Août 2006,Marampata, (Province et district de Cuzco), Pérou
Autant une photo peut être muette sur son contenu (à la limite de l'indéterminé) autant elle est révélatrice quant à la personnalité de celui qui la prend. Enfin... "est" serait inexact. Je devrais dire "autant elle paraît révélatrice quant à la personnalité de celui qui l'a prise" - parce qu'entre ce que l'on croit déceler de la personnalité d'un photographe à travers ses clichés et ce qu'il est enr éalité, il y a souvent un sacré hiatus. En fait, la pratique photographique (et donc nécessairement le résultat qu'elle produit) est toujours une source de problèmes insolubles pour le photographe ; vous allez vite comprendre :
1/ La photo veut mettre à nu la personnalité du sujet.... engagement...
2/ Mais tout en voulant atteindre le coeur des choses, la photo se veut rester un regard relativement neutre et froid sur un fait (car la mise en scène passe pour ignoble)... désengagement
3/ Et dans le même temps le photographe se cherche un style : engagement.
4/ Mais le photographe ne veut surtout pas que l'on puisse lire en lui en lui prêtant des intentions photographiques qu'il n'a pas eu : désengagement.
Autrement dit, la photo c'est l'histoire d'un type qui veut se forger un style, lequel passe par une enquête approfondie pour finalement livrer un résultat superficiel partiellement souhaité... mais qui ne veut pas qu'on puisse apprendre quelque chose de sa personnalité à travers sa pratique photographique (ce qui le conduit à masquer les ficelles voire à aliéner une partie de sa créativité spontanée parce qu'il refuse d'être mis à nu par sa mise à nu du sujet). C'est triste quand on y pense. Et un peu tordu, j'en conviens. Me concernant, je sais qu'il y a, en outre, dans cette crainte de me révéler à travers ma photo, une tendance toute franco-française qui provient du fait que nous autres Gaulois n'aimons guère montrer les coulisses de notre art : le Français livre le produit fini, sans ficelle apparentes, sans explication ni compte-rendu de l'opération.

Si la photo peut déjà trahir les intentions ou la personnalité de son auteur, que se passe-t-il donc lorsque nous prenons en photo des êtres qui nous sont proches ? Quel traitement accorder à un portrait de personne qui nous est chère ? La photo des proches est-elle irrémédiablement vouée à n'être qu'une photo mièvre ou attendrie (d'aucuns diraient "compromise")... ou existe-t-il au contraire une manière de photographier ces êtres chers où seraient compatibles ambitions d'artistes et investissement affectif ? Autrement dit, au coeur de la photo la plus engagée (le portrait des proches), comment gérer le désengagement propre à la démarche méliorative de la pratique photo ?
1/ La photo veut mettre à nu la personnalité du sujet.... engagement...
2/ Mais tout en voulant atteindre le coeur des choses, la photo se veut rester un regard relativement neutre et froid sur un fait (car la mise en scène passe pour ignoble)... désengagement
3/ Et dans le même temps le photographe se cherche un style : engagement.
4/ Mais le photographe ne veut surtout pas que l'on puisse lire en lui en lui prêtant des intentions photographiques qu'il n'a pas eu : désengagement.
Autrement dit, la photo c'est l'histoire d'un type qui veut se forger un style, lequel passe par une enquête approfondie pour finalement livrer un résultat superficiel partiellement souhaité... mais qui ne veut pas qu'on puisse apprendre quelque chose de sa personnalité à travers sa pratique photographique (ce qui le conduit à masquer les ficelles voire à aliéner une partie de sa créativité spontanée parce qu'il refuse d'être mis à nu par sa mise à nu du sujet). C'est triste quand on y pense. Et un peu tordu, j'en conviens. Me concernant, je sais qu'il y a, en outre, dans cette crainte de me révéler à travers ma photo, une tendance toute franco-française qui provient du fait que nous autres Gaulois n'aimons guère montrer les coulisses de notre art : le Français livre le produit fini, sans ficelle apparentes, sans explication ni compte-rendu de l'opération.

Juillet 2007,
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques
sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques
sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.
Si la photo peut déjà trahir les intentions ou la personnalité de son auteur, que se passe-t-il donc lorsque nous prenons en photo des êtres qui nous sont proches ? Quel traitement accorder à un portrait de personne qui nous est chère ? La photo des proches est-elle irrémédiablement vouée à n'être qu'une photo mièvre ou attendrie (d'aucuns diraient "compromise")... ou existe-t-il au contraire une manière de photographier ces êtres chers où seraient compatibles ambitions d'artistes et investissement affectif ? Autrement dit, au coeur de la photo la plus engagée (le portrait des proches), comment gérer le désengagement propre à la démarche méliorative de la pratique photo ?
Juillet-août 2006Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.
Pendant longtemps, j'ai vraiment pensé qu'il était d'autant plus facile de photographier un ami ou une connaissance qu'on avait déjà un angle par lequel aborder le traitement du portrait de cette personne. Et puis le temps passant, je me suis aperçu que non seulement je commençais à avoir des réticences s'agissant de prendre en photo les copains, mais (et c'est normal en un sens) je me suis mis à devenir franchement mauvais dans le domaine. Alors évidemment il y a une part d'insatisfaction qui tient à la frustration de ne pouvoir faire ressortir tout ce que l'on a pu vivre en commun avec cette personne... ça, bon ou pas, difficile d'être objectif dans ce domaine. Mais ce qui est assez vexant, c'est que les progrès réalisés dans le domaine de la photo objective (c'est à dire de sujets qui ne vous sont ni proches, ni intimes) semblent être inversement proportionnels à notre propension à photographier avec talent nos amis. ... et cette situation est d'autant plus enrageante qu'elle nous laisse un arrière-goût de régression dans le domaine de la pratique photo, l'impression que ce que l'on pensait avoir accompli est en fait superficiel... Et je ne parle pas des amis qui finissent par prendre la mouche en vous voyant les prendre en photo d'une manière qu'il juge faite par dessus la jambe...
"Mais ceci a part, il y a des gens attirés par ma "normalité". Il y en a peu, certes, mais ils existent. Eux (ou elles) et moi, on s'attire exactement comme deux astéroïdes flottant dans l'espace sombre de l'universe, on se rapproche puis on s'éloignent à nouveau. ils viennent chez moi, on entretient des relations, et un beau jour, ils repartent. Ils ou elles sont devenus mes ami(e)s, mes maîtresses, ma femme. Dans certains cas, ils deviennent des existences qui s'opposent à la mienne. Mais ils finissent toujours par disparaître. Ils renoncent, désespèrent, ou bien se taisent et s'en vont. Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. on ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façon de sortir. Mais tout le monde finit par ressorti. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté. S'il n'y a plus personne dans ma maison, à part moi-même, je suis toujours conscient de l'absence de ceux qui l'ont désertée. Leur silhouette, les mots qu'ils ont prononcés, leur haleine, les chansons qu'ils ont fredonnées, tout cela flotte dans les moindre recoins de ma demeure, comme des flocons de poussière. Je me demande si l'image de moi qu'il ont perçue n'était pas plutôt juste. C'est exactement pour cela qu'ils sont venus vers mois, et sont repartis ensuite : ils ont reconnu l'honnêteté qui m'est propre, et la sincérité de mes efforts pour conserver coûte que coûte cette honnêteté - je ne trouve pas d'autre façon d'exprimer cela. Ils ont essayé de me dire quelque chose, ils ont essayé d'ouvrir mon coeur. C'étaient presques tous des gens au coeur tendre. Mais ils n'ont rien pu me donner. même s'ils avaient pu me donner quelque chose, ça n'aurait pas suffi. Moi aussi je me suis efforcé de donner, dans la mesure de mes moyens. J'ai fait ce que je pouvais. Moi aussi j'aurais voulu avoir besoin d'eux. Mais finalement, ça n'a pas marché. Et ils sont partis.
Evidemment c'était pénible.
Mais ce que je trouvais le plus pénible, c'est qu'en repartant de chez moi, ils avaient l'air plus malheureux qu'en arrivant. Ils repartaient encore plus usés de l'intérieur. Je le savais. C'est étrange à dire mais ils me semblaient plus usés encore que moi-même. Pourquoi ? Pouquoi étais-je toujours en seul en définitive ? Pourquoi ne me restait-il au creux de mes mains que l'ombre d'un être usé ? Pourquoi ? Je ne sais pas.
Donnée insuffisantes."
"Mais ceci a part, il y a des gens attirés par ma "normalité". Il y en a peu, certes, mais ils existent. Eux (ou elles) et moi, on s'attire exactement comme deux astéroïdes flottant dans l'espace sombre de l'universe, on se rapproche puis on s'éloignent à nouveau. ils viennent chez moi, on entretient des relations, et un beau jour, ils repartent. Ils ou elles sont devenus mes ami(e)s, mes maîtresses, ma femme. Dans certains cas, ils deviennent des existences qui s'opposent à la mienne. Mais ils finissent toujours par disparaître. Ils renoncent, désespèrent, ou bien se taisent et s'en vont. Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. on ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façon de sortir. Mais tout le monde finit par ressorti. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté. S'il n'y a plus personne dans ma maison, à part moi-même, je suis toujours conscient de l'absence de ceux qui l'ont désertée. Leur silhouette, les mots qu'ils ont prononcés, leur haleine, les chansons qu'ils ont fredonnées, tout cela flotte dans les moindre recoins de ma demeure, comme des flocons de poussière. Je me demande si l'image de moi qu'il ont perçue n'était pas plutôt juste. C'est exactement pour cela qu'ils sont venus vers mois, et sont repartis ensuite : ils ont reconnu l'honnêteté qui m'est propre, et la sincérité de mes efforts pour conserver coûte que coûte cette honnêteté - je ne trouve pas d'autre façon d'exprimer cela. Ils ont essayé de me dire quelque chose, ils ont essayé d'ouvrir mon coeur. C'étaient presques tous des gens au coeur tendre. Mais ils n'ont rien pu me donner. même s'ils avaient pu me donner quelque chose, ça n'aurait pas suffi. Moi aussi je me suis efforcé de donner, dans la mesure de mes moyens. J'ai fait ce que je pouvais. Moi aussi j'aurais voulu avoir besoin d'eux. Mais finalement, ça n'a pas marché. Et ils sont partis.
Evidemment c'était pénible.
Mais ce que je trouvais le plus pénible, c'est qu'en repartant de chez moi, ils avaient l'air plus malheureux qu'en arrivant. Ils repartaient encore plus usés de l'intérieur. Je le savais. C'est étrange à dire mais ils me semblaient plus usés encore que moi-même. Pourquoi ? Pouquoi étais-je toujours en seul en définitive ? Pourquoi ne me restait-il au creux de mes mains que l'ombre d'un être usé ? Pourquoi ? Je ne sais pas.
Donnée insuffisantes."
Aussi stupide que ça puisse paraître, je n'ai toujours pas trouvé de réponse ni de solution à ce problème. Le point positif quand même, c'est que le goût (à défaut de a réussite) du portrait de proche a fini par revenir. Etait-ce un manque d'inspiration momentané ? Avais-je besoin de clarifier ma vie et ses rebondissements avant de pouvoir seulement clarifier ma pratique photo ? Ai-je été trop présomptueux ? Je ne sais vraiment pas. En fait, mon interprétation des choses risque d'en froisser quelques-uns, mais je l'assume parce que je ne vois pas trop comment expliquer ça autrement. J'ai fini par accepter le fait que j'avais une pratique photo à deux vitesses :
_ Dans le domaine de la photo intime, celle des Autres qu'on connaît bien, je ne cherche rien sinon à conserver un bref souvenir d'un moment passé ensemble. Il m'est apparu que je ne pourrais jamais rendre avec la même intensité (ni pour eux, ni pour moi) les instants passés ensembles. Immortaliser ces instants sous la forme de clichés répétés m'apparaît être une redondance et surtout une façon de perdre ces instants en n'y étant que par procuration. Je respecte infiniment le sacerdoce familial qui conduit certains pères de famille à sacrifier leur participation à des moments de franc bonheur pour photographier ces instants (car ils restent à l'écart, qu'ils le ressentent ainsi ou non). Mais je ne veux rien de tel pour moi. Les instants partagés avec les amis, que ce soit à l'autre bout de la planète ou non, dans les situations les pires qui soient ou non, sont inscrits dans ma mémoire et nulle part ailleurs. Bien sûr l'image soutient la mémoire et les souvenirs de vacance photo continuent de m'émouvoir, mais je hais cet instant où les copains et moi finissons par lâcher un "C'est quand même dommage que Gérald ne soit pas sur la photo". Il m'arrive donc de me sacrifier comme les autres, pour capturer une bribe de ces instants passés ensemble, mais je le fais avec une certaine résignation.
_ Dans le domaine de la photo sociale, celle des autres qu'on ne connaît pas, je suis sûr de trouver le lieu où je m'épanoui. Connaître le monde est un alibi bien commode mais soyons honnête, je ne visiterais pas tant de destination s'il n'y avait pas pour me motiver le défi personnel de prendre en photo des gens de toute la planète. En fait, dans ces cas précis, photographier n'est pas un acte résigné, ni un geste accompli avec la pression morale ("prends en photo cette pyramide bon sang, t'es quand même devant une des Sept merveilles du Monde !!") : c'est une réaction normale et réfléchie. C'est en même temps une part intégrante du voyage.
_ Dans le domaine de la photo intime, celle des Autres qu'on connaît bien, je ne cherche rien sinon à conserver un bref souvenir d'un moment passé ensemble. Il m'est apparu que je ne pourrais jamais rendre avec la même intensité (ni pour eux, ni pour moi) les instants passés ensembles. Immortaliser ces instants sous la forme de clichés répétés m'apparaît être une redondance et surtout une façon de perdre ces instants en n'y étant que par procuration. Je respecte infiniment le sacerdoce familial qui conduit certains pères de famille à sacrifier leur participation à des moments de franc bonheur pour photographier ces instants (car ils restent à l'écart, qu'ils le ressentent ainsi ou non). Mais je ne veux rien de tel pour moi. Les instants partagés avec les amis, que ce soit à l'autre bout de la planète ou non, dans les situations les pires qui soient ou non, sont inscrits dans ma mémoire et nulle part ailleurs. Bien sûr l'image soutient la mémoire et les souvenirs de vacance photo continuent de m'émouvoir, mais je hais cet instant où les copains et moi finissons par lâcher un "C'est quand même dommage que Gérald ne soit pas sur la photo". Il m'arrive donc de me sacrifier comme les autres, pour capturer une bribe de ces instants passés ensemble, mais je le fais avec une certaine résignation.
_ Dans le domaine de la photo sociale, celle des autres qu'on ne connaît pas, je suis sûr de trouver le lieu où je m'épanoui. Connaître le monde est un alibi bien commode mais soyons honnête, je ne visiterais pas tant de destination s'il n'y avait pas pour me motiver le défi personnel de prendre en photo des gens de toute la planète. En fait, dans ces cas précis, photographier n'est pas un acte résigné, ni un geste accompli avec la pression morale ("prends en photo cette pyramide bon sang, t'es quand même devant une des Sept merveilles du Monde !!") : c'est une réaction normale et réfléchie. C'est en même temps une part intégrante du voyage.

Juillet-août 2006
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.
Qu'on se comprenne : encore une fois je ne suis pas en train d'affirmer qu'il y a une photo noble et une autre qui ne le serait pas... pas plus que je ne cherche à nier la charge émotionnelle, le pouvoir suggestif ou la propension à être une création artistique à part entière d'une photo-souvenir de proches. Je me contente d'expliciter un choix personnel que j'ai fait, qui me coûte mais que j'assume car il est la seule manière que j'ai trouvé pour ne pas sombrer dans uns schizophrénie de plus. Aujourd'hui, les gens qui me sont proches ont l'habitude de me voir trimbaler mon boîtier et les prendre en photo parfois sans raison ni occasion particulière. Malgré cet entraînement, je ne pourrais sans doute jamais me persuader que la prise d'un cliché interrompt la continuité temporelle des bref instants de bonheur que nous partageons avec ceux qui comptent. Multiplier les vues d'amis au quotidien est donc une manière de faire un sort à la sacralisation des photos de proches que la tendance à sortir l'appareil aux seuls anniversaires et occasions spéciales a profondément marquée. Des photos anodines et toute simple, qui rendent communes, presque inconnues, ces Autres que nous connaissons bien et que nous aimons fréquenter. Des photos anodines et toutes simples qui nous laissent des bribes de vie passée mais qui sont à l'aune des relations que nous entretenons avec ces gens : en constante évolution. Je crois, et d'une foi sincère, que la photo est un art sériel, parce que savoir photographier commence par savoir vivre, savoir faire la part des choses, ce qui suppose une évolution, un point de départ, des étapes... et chez celui qui se tient derrière l'oeilleton, un profond sens de la réalité.
"_ On ne s'évapore pas si facilement, tu sais. Tranquilise-toi.
_ Mais tu ne comprends pas ! On change petit à petit, tu vois, on change sans cesse et, au fur et à mesure, un grand nombre des choses qui nous entourent disparaissent. On n'y peut rien, on ne peut rien faire pour arrêter ce mouvement. Les choses se figent dans notre conscience. Mais elles disparaissent du monde réel. C'est ça qui me fait peur.
(...)
C'est la réalité. Je suis enfin dans la réalité, et c'est ici que je m'arrête.
Les aiguilles du réveil indiquèrent bientôt sept heures, la lumière du matin d'été pénétra dans la pièce par la fenêtre, dessinant sur le sol des carrés légèrement déformés. Yumishi-san dormait à poing fermés. Je soulevai délicatement ses cheveux pour dévoiler une oreille sur laquelle je déposais un baiser. Je réfléchis trois ou quatre minutes à ce que je voulais dire. il y a plusieurs façons de s'exprimer. Différentes possibilités, différentes expressions. Pourrais-je prononcer les mots comme il fallait ? Mon message saurait-il s'envoler habilement au vent de la réalité ? Je marmottai quelques phrases tout seul. Bon me dis-je, il est temps de retourner à la société. Puis je choisis la plus simple, et murmurai à son oreille :
- Yumishoshi-san, c'est le matin !"
_ Mais tu ne comprends pas ! On change petit à petit, tu vois, on change sans cesse et, au fur et à mesure, un grand nombre des choses qui nous entourent disparaissent. On n'y peut rien, on ne peut rien faire pour arrêter ce mouvement. Les choses se figent dans notre conscience. Mais elles disparaissent du monde réel. C'est ça qui me fait peur.
(...)
C'est la réalité. Je suis enfin dans la réalité, et c'est ici que je m'arrête.
Les aiguilles du réveil indiquèrent bientôt sept heures, la lumière du matin d'été pénétra dans la pièce par la fenêtre, dessinant sur le sol des carrés légèrement déformés. Yumishi-san dormait à poing fermés. Je soulevai délicatement ses cheveux pour dévoiler une oreille sur laquelle je déposais un baiser. Je réfléchis trois ou quatre minutes à ce que je voulais dire. il y a plusieurs façons de s'exprimer. Différentes possibilités, différentes expressions. Pourrais-je prononcer les mots comme il fallait ? Mon message saurait-il s'envoler habilement au vent de la réalité ? Je marmottai quelques phrases tout seul. Bon me dis-je, il est temps de retourner à la société. Puis je choisis la plus simple, et murmurai à son oreille :
- Yumishoshi-san, c'est le matin !"
H. Murakami, Danse, danse, danse.



















