dimanche 30 septembre 2007

Lorsqu'on met des émotions en images, elles deviennent des mensonges

Août 2006,
Marampata, (Province et district de Cuzco), Pérou


Autant une photo peut être muette sur son contenu (à la limite de l'indéterminé) autant elle est révélatrice quant à la personnalité de celui qui la prend. Enfin... "est" serait inexact. Je devrais dire "autant elle paraît révélatrice quant à la personnalité de celui qui l'a prise" - parce qu'entre ce que l'on croit déceler de la personnalité d'un photographe à travers ses clichés et ce qu'il est enr éalité, il y a souvent un sacré hiatus. En fait, la pratique photographique (et donc nécessairement le résultat qu'elle produit) est toujours une source de problèmes insolubles pour le photographe ; vous allez vite comprendre :
1/ La photo veut mettre à nu la personnalité du sujet.... engagement...
2/ Mais tout en voulant atteindre le coeur des choses, la photo se veut rester un regard relativement neutre et froid sur un fait (car la mise en scène passe pour ignoble)... désengagement
3/ Et dans le même temps le photographe se cherche un style : engagement.
4/ Mais le photographe ne veut surtout pas que l'on puisse lire en lui en lui prêtant des intentions photographiques qu'il n'a pas eu : désengagement.
Autrement dit, la photo c'est l'histoire d'un type qui veut se forger un style, lequel passe par une enquête approfondie pour finalement livrer un résultat superficiel partiellement souhaité... mais qui ne veut pas qu'on puisse apprendre quelque chose de sa personnalité à travers sa pratique photographique (ce qui le conduit à masquer les ficelles voire à aliéner une partie de sa créativité spontanée parce qu'il refuse d'être mis à nu par sa mise à nu du sujet). C'est triste quand on y pense. Et un peu tordu, j'en conviens. Me concernant, je sais qu'il y a, en outre, dans cette crainte de me révéler à travers ma photo, une tendance toute franco-française qui provient du fait que nous autres Gaulois n'aimons guère montrer les coulisses de notre art : le Français livre le produit fini, sans ficelle apparentes, sans explication ni compte-rendu de l'opération.

Juillet 2007,
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques
sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.


Si la photo peut déjà trahir les intentions ou la personnalité de son auteur, que se passe-t-il donc lorsque nous prenons en photo des êtres qui nous sont proches ? Quel traitement accorder à un portrait de personne qui nous est chère ? La photo des proches est-elle irrémédiablement vouée à n'être qu'une photo mièvre ou attendrie (d'aucuns diraient "compromise")... ou existe-t-il au contraire une manière de photographier ces êtres chers où seraient compatibles ambitions d'artistes et investissement affectif ? Autrement dit, au coeur de la photo la plus engagée (le portrait des proches), comment gérer le désengagement propre à la démarche méliorative de la pratique photo ?

Juillet-août 2006
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.


Pendant longtemps, j'ai vraiment pensé qu'il était d'autant plus facile de photographier un ami ou une connaissance qu'on avait déjà un angle par lequel aborder le traitement du portrait de cette personne. Et puis le temps passant, je me suis aperçu que non seulement je commençais à avoir des réticences s'agissant de prendre en photo les copains, mais (et c'est normal en un sens) je me suis mis à devenir franchement mauvais dans le domaine. Alors évidemment il y a une part d'insatisfaction qui tient à la frustration de ne pouvoir faire ressortir tout ce que l'on a pu vivre en commun avec cette personne... ça, bon ou pas, difficile d'être objectif dans ce domaine. Mais ce qui est assez vexant, c'est que les progrès réalisés dans le domaine de la photo objective (c'est à dire de sujets qui ne vous sont ni proches, ni intimes) semblent être inversement proportionnels à notre propension à photographier avec talent nos amis. ... et cette situation est d'autant plus enrageante qu'elle nous laisse un arrière-goût de régression dans le domaine de la pratique photo, l'impression que ce que l'on pensait avoir accompli est en fait superficiel... Et je ne parle pas des amis qui finissent par prendre la mouche en vous voyant les prendre en photo d'une manière qu'il juge faite par dessus la jambe...


"Mais ceci a part, il y a des gens attirés par ma "normalité". Il y en a peu, certes, mais ils existent. Eux (ou elles) et moi, on s'attire exactement comme deux astéroïdes flottant dans l'espace sombre de l'universe, on se rapproche puis on s'éloignent à nouveau. ils viennent chez moi, on entretient des relations, et un beau jour, ils repartent. Ils ou elles sont devenus mes ami(e)s, mes maîtresses, ma femme. Dans certains cas, ils deviennent des existences qui s'opposent à la mienne. Mais ils finissent toujours par disparaître. Ils renoncent, désespèrent, ou bien se taisent et s'en vont. Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. on ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façon de sortir. Mais tout le monde finit par ressorti. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté. S'il n'y a plus personne dans ma maison, à part moi-même, je suis toujours conscient de l'absence de ceux qui l'ont désertée. Leur silhouette, les mots qu'ils ont prononcés, leur haleine, les chansons qu'ils ont fredonnées, tout cela flotte dans les moindre recoins de ma demeure, comme des flocons de poussière. Je me demande si l'image de moi qu'il ont perçue n'était pas plutôt juste. C'est exactement pour cela qu'ils sont venus vers mois, et sont repartis ensuite : ils ont reconnu l'honnêteté qui m'est propre, et la sincérité de mes efforts pour conserver coûte que coûte cette honnêteté - je ne trouve pas d'autre façon d'exprimer cela. Ils ont essayé de me dire quelque chose, ils ont essayé d'ouvrir mon coeur. C'étaient presques tous des gens au coeur tendre. Mais ils n'ont rien pu me donner. même s'ils avaient pu me donner quelque chose, ça n'aurait pas suffi. Moi aussi je me suis efforcé de donner, dans la mesure de mes moyens. J'ai fait ce que je pouvais. Moi aussi j'aurais voulu avoir besoin d'eux. Mais finalement, ça n'a pas marché. Et ils sont partis.

Evidemment c'était pénible.

Mais ce que je trouvais le plus pénible, c'est qu'en repartant de chez moi, ils avaient l'air plus malheureux qu'en arrivant. Ils repartaient encore plus usés de l'intérieur. Je le savais. C'est étrange à dire mais ils me semblaient plus usés encore que moi-même. Pourquoi ? Pouquoi étais-je toujours en seul en définitive ? Pourquoi ne me restait-il au creux de mes mains que l'ombre d'un être usé ? Pourquoi ? Je ne sais pas.

Donnée insuffisantes."


Aussi stupide que ça puisse paraître, je n'ai toujours pas trouvé de réponse ni de solution à ce problème. Le point positif quand même, c'est que le goût (à défaut de a réussite) du portrait de proche a fini par revenir. Etait-ce un manque d'inspiration momentané ? Avais-je besoin de clarifier ma vie et ses rebondissements avant de pouvoir seulement clarifier ma pratique photo ? Ai-je été trop présomptueux ? Je ne sais vraiment pas. En fait, mon interprétation des choses risque d'en froisser quelques-uns, mais je l'assume parce que je ne vois pas trop comment expliquer ça autrement. J'ai fini par accepter le fait que j'avais une pratique photo à deux vitesses :

_ Dans le domaine de la photo intime, celle des Autres qu'on connaît bien, je ne cherche rien sinon à conserver un bref souvenir d'un moment passé ensemble. Il m'est apparu que je ne pourrais jamais rendre avec la même intensité (ni pour eux, ni pour moi) les instants passés ensembles. Immortaliser ces instants sous la forme de clichés répétés m'apparaît être une redondance et surtout une façon de perdre ces instants en n'y étant que par procuration. Je respecte infiniment le sacerdoce familial qui conduit certains pères de famille à sacrifier leur participation à des moments de franc bonheur pour photographier ces instants (car ils restent à l'écart, qu'ils le ressentent ainsi ou non). Mais je ne veux rien de tel pour moi. Les instants partagés avec les amis, que ce soit à l'autre bout de la planète ou non, dans les situations les pires qui soient ou non, sont inscrits dans ma mémoire et nulle part ailleurs. Bien sûr l'image soutient la mémoire et les souvenirs de vacance photo continuent de m'émouvoir, mais je hais cet instant où les copains et moi finissons par lâcher un "C'est quand même dommage que Gérald ne soit pas sur la photo". Il m'arrive donc de me sacrifier comme les autres, pour capturer une bribe de ces instants passés ensemble, mais je le fais avec une certaine résignation.

_ Dans le domaine de la photo sociale, celle des autres qu'on ne connaît pas, je suis sûr de trouver le lieu où je m'épanoui. Connaître le monde est un alibi bien commode mais soyons honnête, je ne visiterais pas tant de destination s'il n'y avait pas pour me motiver le défi personnel de prendre en photo des gens de toute la planète. En fait, dans ces cas précis, photographier n'est pas un acte résigné, ni un geste accompli avec la pression morale ("prends en photo cette pyramide bon sang, t'es quand même devant une des Sept merveilles du Monde !!") : c'est une réaction normale et réfléchie. C'est en même temps une part intégrante du voyage.










Juillet-août 2006
Troisième et dernière campagne de fouilles archéologiques sur le site de ChoqeK'iraw, district et province de Cuzco, Pérou.



Qu'on se comprenne : encore une fois je ne suis pas en train d'affirmer qu'il y a une photo noble et une autre qui ne le serait pas... pas plus que je ne cherche à nier la charge émotionnelle, le pouvoir suggestif ou la propension à être une création artistique à part entière d'une photo-souvenir de proches. Je me contente d'expliciter un choix personnel que j'ai fait, qui me coûte mais que j'assume car il est la seule manière que j'ai trouvé pour ne pas sombrer dans uns schizophrénie de plus. Aujourd'hui, les gens qui me sont proches ont l'habitude de me voir trimbaler mon boîtier et les prendre en photo parfois sans raison ni occasion particulière. Malgré cet entraînement, je ne pourrais sans doute jamais me persuader que la prise d'un cliché interrompt la continuité temporelle des bref instants de bonheur que nous partageons avec ceux qui comptent. Multiplier les vues d'amis au quotidien est donc une manière de faire un sort à la sacralisation des photos de proches que la tendance à sortir l'appareil aux seuls anniversaires et occasions spéciales a profondément marquée. Des photos anodines et toute simple, qui rendent communes, presque inconnues, ces Autres que nous connaissons bien et que nous aimons fréquenter. Des photos anodines et toutes simples qui nous laissent des bribes de vie passée mais qui sont à l'aune des relations que nous entretenons avec ces gens : en constante évolution. Je crois, et d'une foi sincère, que la photo est un art sériel, parce que savoir photographier commence par savoir vivre, savoir faire la part des choses, ce qui suppose une évolution, un point de départ, des étapes... et chez celui qui se tient derrière l'oeilleton, un profond sens de la réalité.

"_ On ne s'évapore pas si facilement, tu sais. Tranquilise-toi.
_ Mais tu ne comprends pas ! On change petit à petit, tu vois, on change sans cesse et, au fur et à mesure, un grand nombre des choses qui nous entourent disparaissent. On n'y peut rien, on ne peut rien faire pour arrêter ce mouvement. Les choses se figent dans notre conscience. Mais elles disparaissent du monde réel. C'est ça qui me fait peur.
(...)
C'est la réalité. Je suis enfin dans la réalité, et c'est ici que je m'arrête.
Les aiguilles du réveil indiquèrent bientôt sept heures, la lumière du matin d'été pénétra dans la pièce par la fenêtre, dessinant sur le sol des carrés légèrement déformés. Yumishi-san dormait à poing fermés. Je soulevai délicatement ses cheveux pour dévoiler une oreille sur laquelle je déposais un baiser. Je réfléchis trois ou quatre minutes à ce que je voulais dire. il y a plusieurs façons de s'exprimer. Différentes possibilités, différentes expressions. Pourrais-je prononcer les mots comme il fallait ? Mon message saurait-il s'envoler habilement au vent de la réalité ? Je marmottai quelques phrases tout seul. Bon me dis-je, il est temps de retourner à la société. Puis je choisis la plus simple, et murmurai à son oreille :
- Yumishoshi-san, c'est le matin !"

H. Murakami, Danse, danse, danse.

vendredi 28 septembre 2007

Un type allongé sur la pelouse du parc un lundi matin avec cinq cadavres de bière autour de lui ne peut pas être honnête...






Juillet 2007,
esplanade de la gare routière longue distance de Xining (Province du Qinghai), Chine.




"A ce moment-là, tu sais ce que j'ai pensé ? Je me suis dit : Le monde, vraiment, c'est étrange : il y a des centaines, des dizaines de millions de camphriers dans le monde - évidemment ce n'est pas obligé que ce soient des camphriers - et le soleil qui brille, ou la pluie qui tombe sur eux, et, selon les cas, des dizaines, des centaines de milliers d'oiseaux viennent se percher sur leurs branches ou prennent leur envol. Et d'imaginer ce spectacle, je ne sais pas pourquoi, ça m'a rendu très très triste.
_ Pourquoi ?
_ Peut être parce que le monde est plein d'innombrables arbres, d'innombrables oiseaux, d'innombrables chutes de pluie. Malgré cela, il me semblait que moi je ne pouvais comprendre qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. Eternellement. Je me demandais si ce n'était pas ça la vie, vieillir et puis mourir en n'ayant jamais compris qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. De penser ça, ça m'a rendu infiniment triste, et je me suis mise à pleurer toute seule, et en pleurant, je me disais : je voudrais bien que quelqu'un me serre fort dans ses bras. Alors j'ai pleuré, et pleuré toute seule sur mon lit d'hôpital... Et puis le soleil s'est couché, il s'est mis à faire sombre, les oiseaux ont disparu. Ce qui fait que je ne pouvais plus voir s'il pleuvait ou pas."


Tout irait bien si la photographie se contentait de donner à voir la misère humaine ; telle qu'elle est. Malheureusement, à l'instar de la caméra ou même de la radio, le boîtier d'un appareil photo est un medium qui, à défaut de déformer, diminuer ou amplifier, transforme la réalité. La première imposture de la photo dite "sociale" réside d'abord dans un problème général lié à la transmission de l'information. Tout le monde sait qu'un fait brut est impossible à rapporter : même les laconiques dépêches de l'AFP opèrent une sélection. Mais je ne tiens pas particulièrement à traiter en ces lignes le problème de l'altération que constitue le medium en général (que ce soit la déperdition de sens lié au filtre du langage ou le travestissement de la réalité visuelle qui provient de ce qu'un médium procède d'un découpage du continuum de la réalité visuelle et auditive).

La misère humaine en photographie, c'est : le taux fréquentiel d'une situation s cumulé à ladite situation s, multiplié par le niveau d'éducation et d'aisance matérielle du spectateur, multiplié par le degré d'intensité dramatique de la mise en scène photographique, divisé par l'éloignement physique qui sépare le spectateur du lieu de la situation s.

On pourrait encore ajouter à cette liste de base, de nombreux autres coefficients qui tiendrait à l'état mental du spectateur, à sa propre histoire etc. mais ceci n'apporterait pas grand chose de plus en ce sens que l'idée, ici, est avant tout de montrer que la misère sociale en photographie n'est jamais autre chose que le laborieux résultat, voulu, calculé, produit par un processus d'élaboration dans lequel entrent en ligne de compte divers facteurs variables. Ceci pour en finir avec l'idée un peu illusoire qui veut qu'à la différence de l'écrit ou de la vidéo, la photo dans sa fixité est fondamentalement honnête : ce qui change, c'est l'objet de la manipulation, mais cette dernière demeure. La vidéo et l'écrit jouent sur la trame narrative pour travestir la réalité (que ce travestissement soit ou non volontaire) ; en photo, la manipulation est plus perverse : en l'absence de "l'image d'après" la photo crée un vide informatif qu'elle ne comble pas : on se passe alègrement d'une légende ou d'une voix off dans un documentaire vidéo. Une photo sans légende est structurellement orpheline. Cela ne veut pas dire qu'elle est objective ou neutre : elle est, du strict point de vue informatif, nulle, équivalente à zéro. Sa valeur esthétique, qui procède d'une appréciation personnelle du spectateur, n'en est pas diminuée mais cette dimension de la prise de vue ne suffit pas à donner au contenu de l'image sa valeur informative.

Il y a donc une malhonnêteté fondamentale dans la photo dite "sociale" puisque photographier la misère humaine consiste à donner à voir un produit non fini, dans lequel la propension du spectateur à culpabiliser, à s'identifier à la victime, à dramatiser la scène qu'il voit ou au contraire à relativiser l'ampleur de la catastrophe présentée est TOUT AUTANT une donnée constitutive de ce champ de la pratique photographique. La photo qui ouvre ce message a été prise à Xining ville reculée du Qinghai, en Chine. Prise aux aurores, le froid du matin, qui fait se crisper les petites mains de l'enfant sur son thermos de thé, explique également l'absence presque totale de tiers dans le reste de l'image. Sans ces quelques mots de contextualisation et la légende qui accompagne la prise de vue néanmoins, cette photo ne dit rien : elle pourrait tout aussi bien se dérouler dans une banlieue de Kaboul, voire même n'avoir aucune vocation "sociale". Par exemple, sans indication aucune, telle personne pourra dire en voyant cette photo, "quelle tristesse" ; une autre s'exclamera "qu'il est mignon ce gamin" ; une autre encore se fixera sur des aspects techniques (cadrage, composition, contrastes) pour m'en faire compliment ou au contraire émettre des réserves etc. etc. Dans tous ces cas, ce qu'il faut retenir de ces diverses réactions, c'est que la photo en soit est inachevée : ce qui la complète c'est la réaction du spectateur. Plus encore : sans cette réaction, votre photo est interchangeable : qui nous dit que cette photo n'est pas qualifiable parmi les "photos sportives" parce qu'elle montre une famille qui fait la queue à l'aube devant l'hippodrome ? Un peu tiré par les cheveux, j'en conviens, mais reconnaissez que rien ne voue cette prise de vue à devenir un portrait de la misère sociale en Chine. Ce qui donne à la photo sa coloration "sociale", c'est bel et bien le regard du spectateur - un documentaire vidéo ou un article n'attendent pas l'opinion ou la réaction de l'audimat/lectorat : ils ont déjà et toujours leur épithète et leur vocation informative avant même d'être présenté au public. Le photographe doit construire artificiellement sa vocation. En ce sens, il est à la fois plus libre (une photo est un matériau brut), et plus inféodé à la réaction de son public...

Août 2007,
Ruelle de Kangding, piémonts tibétains (province du Sichuan), Chine.


La photo sociale est donc problématique parce qu'elle est aléatoire. S'ajoute à cette situation délicate, un autre problème que j'ai déjà évoqué dans des messages antérieurs : celui des intentions du photographe. En effet, une fois acceptée et reconnue la vocation sociale d'une oeuvre photographique, il reste un malaise : de quel droit, pourquoi, pour quel motif et au nom de quoi le photographe s'est-il intéressé au spectacle de la misère humaine ? Il est difficile de répondre à cette question. J'ai bien une réponse personnelle à cette question mais elle ne regarde que moi et dérangera à mon avis pas mal de monde. Nous autre voyageurs issus des pays nantis et arpentant la planète dans sa partie tiers-mondiste pendant nos luxueuses heures "en trop" de vacances, n'avons ni l'excuse, ni la carrière de Monsieur S. Salgado pour nous justifier. Lorsque Monsieur Salgado s'est mis, après plusieurs longues années d'enseignement du fait économique et social, à photographier la misère de son pays (le Brésil), il avait alors le désir sincère et justifié de reprendre contact avec les realia qu'il ne voyait plus qu'en chiffres et statistiques. Son esprit était prêt pour voir, comprendre et donner à voir la misère et ses mécanismes. Sa réponse à Susan Sontag qui avait eu l'indécence de lui objecter qu'il était un poète de la misère, ne pouvait être plus juste lorsqu'il déclara qu'il n'avait rien à se repprocher étant originaire du pays dont il montrait la misère et surtout, que le refus de la poétisation de la misère était un complexe développé par les pays colonisateurs qui souffraient de ce cadavre dans le placard. Mais nous autres nantis n'avons pas cette excuse ni cette possibilité. Je dirai même que le mode de voyage importe peu : ce n'est pas parce qu'on visite un pays en le parcourant en tenue de clochard, en dormant à la dure et en trekkant comme des pionniers, des vrais, que l'imposture cesse : notre photo sociale, et partant la mienne, a quelque chose de suspect dans ses intentions.

Alors bon c'est vrai : le motif invoqué (qui peut être réellement sincère) généralement est le désir d'information. Informer "les autres" bien sûr, nos semblables, les autres nantis quoi. Que ce soit pour le compte d'un journal, d'une agence de presse, ou d'une association caritative ou ayant pour vocation de diminuer la misère humaine du globe, ce motif existe bel et bien. A ce niveau, il y a d'ailleurs une série de pièges qu'il faut absolument éviter mais qui prouvent combien nous sommes sincèrement émus au moment de photographier cette misère d'autrui ; le premier de ces pièges consiste à faire suivre la prise de vue de l'obole généreuse qui récompense la victime, qui l'indémnise... je ne rechigne pas à monter au créneau pour dénoncer la misère sociale, mais il me semble qu'il est à la fois hors de saison et incohérent d'acheter le droit à la pauvreté. L'autre grand piège (qui est un corollaire fréquent du premier) consiste à verser dans l'empathie et à adapter sa photo et sa prise de vue au niveau de misère ou à la situation du sujet. Il me semble que sur ce point, la socialisation du sujet photographié est non seulement inaproprié mais, pire encore, mensonger : la photo sociale est idéalement anonyme ou n'est pas : il faut certes photographier un homme que vous avez mis en confiance ou qui accepte que vous donniez à voir à d'autre sa situation. Mais j'essaie toujours, coûte que coûte de ne jamais franchir le pas qui me sépare du "je photographie un être vivant dans une situation miséreuse" du "je photographie Gilbert mon ami miséreux". La photo sociale, déjà passablement indécente dans son principe, se doit de rester intègre au moins sur ce point : que vous ayiez été "adopté" par une famille des favellas de Rio ou que vous ayiez mis 7 ans avant de vous faire accepter par un village reculé de l'Afghanistan ne change rien au problème : la photo d'amis n'est pas une photo sociale. Je considère qu'il y a là un "piège" parce que c'est un points qui rend suspect la photo sociale : ne photographeriez vous pas vos "amis" uniquement dans le but de vous faire mousser ? ou pire encore : "ces miséreux ne sont-ils pas vos "amis" uniquement pour servir vos ambitions de photoreportage ?"...

Pourtant, malgré tous les problèmes éthiques et pratiques qu'elle pose, la photo sociale doit continuer à exister : Parce qu'il faut contiuer à satisfaire la curiosité insatiable de ceux qui photographient et de ceux qui regardent... Parce qu'il faut continuer à dénoncer les injustices sociales que la mondialisation alimente ou fait naître...
Je crois, et d'une foi sincère, qu'il faut également savoir, au coeur de sa pratique photographique, laisser des moments de pure intuition et mettre quelques instants durant le questionnement au rang des accessoirs. Je crois que la photo sociale existe et que la soi-disant poétisation de la misère dont on accuse de nombreux photoreporters ne devrait pas être définitivement reprochée : les images chocs du World Press Photo récompense une photo pour une oeuvre photographique tout entière. La photo sociale est un art, mais un art sériel, qui n'a pas à rougir de prendre pour objet d'inspiration ou d'étude, les inégalités sociales. Il me semble que consacrer une existence toute entière à la recherche de clichés qui montre la variété des situations humaines, sa tristesse et sa joie mérite mieux qu'un jugement froid du genre "votre voyeurisme est indécent". Après tout, il est bien des gens qui considèrent que pour se sentir vivre il faut faire du parapente ou de la moto tous les week-end et épater les copains au bureau avec les photos prise au portable... Je préfère m'enfermer dans cette forme de voyeurisme sincèrement curieux de l'Autre à l'égoïste mesquinerie photographique de ceux qui photographie leur exploit en gros plan. Mais qui suis-je pour juger de la façon des autres d'utiliser la photographie ? Après tout la misère humaine revêt tant de visages : la nôtre n'est pas sociale mais elle existe et a pour nom : égocentrisme... il faut bien que certain se chargent de la prendre en photo aussi...




Août 2007,
Mine de Jingtieshan, Corridor de Hexi (Province du Gansu), Chine.

mardi 25 septembre 2007

Des oreilles ! ?... Pourquoi des oreilles ! ?


Août 2007,
Ville de Kangding
(Piémont tibétain, Province du Sichuan),
Chine.




"le directeur de l'agence de publicité avait posé sur son bureau une étude et trois photos grand format en noir et blanc, et m'avait demandé de préparé dans la semaine trois message à adapter à ces photos. Toutes les trois représentaient de gigantesques oreilles.
Des oreilles ! ?
"Pourquoi des oreilles ? demandais-je.
_ Qu'est-ce que j'en sais, moi. Ce que je peux te dire c'est que c'est des oreilles. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus pendant une semaine."
C'est ainsi que je vécus une semaine durant dans la contemplation d'énormes oreilles. Avec du ruban adhésif, j'avais collé les trois clichés devant ma table, et je les regardais en fumant mes cigarette, en buvant mon café, en mangeant mes sandwiches, en me coupant les ongles.
Je me débrouillais pour achever le travail en une semaine, mais les photos étaient restées fixées au mur. Sans doute parce que je ne voulais pas me donner la peine de les décrocher, et que les regarder était entré dans mes petites habitudes quotidiennes. La vraie raison, cependant, pour laquelle je ne les avais pas jetées au fond d'un tiroir, était qu'à tout point de vue ces oreilles me séduisaient. (...)
Quelques jours plus tard, je décidai d'appeler le photographe qui avait pris les clichés et lui demander le nom et le numéro de téléphone de la propriétaire des oreilles.
"Mais pour quoi faire ? questionna le photographe.
_ Ca m'intéresse. Elles sont tout à fait ravissantes, ces oreilles.
_ Ouais les oreilles, ça oui..., marmonna-t-il. Parce que la fille elle-même elle casse pas grand-chose. Si c'est pour donner rencart à une minette, je peux te présenter un modèle qui a posé pour des maillots de bain l'autre jour.
_ Merci", lui dis-je, et je raccrochai.

On finit tous par s'attacher à un détail anodin de notre existence : évidemment, la propension qu'on peut avoir à se prendre d'affection pour une paire de godasse un beau matin est assez variable selon les gens, je veux dire, en termes d'intensité dans la démonstration... mais je ne connais pas grand monde qui refuse l'idée que du quotidien peut surgir l'insolite. A force de faire tourner les meubles chez moi pour m'inventer un changement de domicile virtuel chaque mois, j'ai fini par me persuader que nous sommes moins originaux que nous ne le croyons. Bon alors c'est vrai, il est difficile de réinventer l'eau chaude dans beaucoup de domaine de la création. Alors bon d'accord, on peut essayer de marier de nouvelles saveurs en cuisine... On peut aussi chercher à mettre la main sur un film introuvable... Le problème c'est que la volonté d'originalité procède de l'éveil à une certaine culture et que cette fichue culture nous fait finalement rechercher une originalité jamais satisfaite, parce que la découverte dans ce domaine ne fait que repousser sans cesse les limites du domaine qualifié de "banal, classique". Avec un peu de recul, ça paraît risible, mais j'ai aussi été un de ces crétins qui pendant leur études, n'avaient rien de mieux à faire que de se sentir vivre en préférant crever plutôt que d'être dix à avoir vu le dernier Godard. Evidemment, c'est assez pénible. Maintenant qu'il m'arrive d'apprécier un film pour seulement une réplique géniale ou un plan court dont j'apprécie la composition, je dois bien avouer qu'il était assez ridicule de chercher l'originalité du côté de l'absolu et que c'est sans doute beaucoup plus du côté de la banalité qu'il faut chercher. On est pas très loin du poncife plein de bon sens qui nous fait remarquer que si les pôles existent ce n'est pas pour s'annuler ni se combattre mais parce que l'un ne saurait exister sans l'autre - essayez donc d'être un homme sans femmes à qui le prouver.... Bon en tous les cas, il me plaît à moi de croire que ces fameux "classiques" ne sont pas si galvaudés et qu'il fait parfois - même souvent soyons généreux - bon remettre son nez dans ce qu'on dit être son pré carré. Même si ça risque de me prendre pas mal de temps et de me faire passer pour un ignorant auprès de pas mal de monde, j'essaie aujourd'hui de faire en sorte que ces classiques ne restent pas les classiques, mais qu'ils prennent un peu de sens pour moi : c'est quand même plus normal de les appeler "classiques" une fois qu'on les a vus, lus ou écoutés, non ? (quitte à jouer après les anticonventionnels en leur refusant l'épithète de "genial" - mais ça, c'est un autre problème).

Mais revenons à nos artiodactyles à l'instinct grégaire : il en va des classiques en photographie comme de la femme de sa vie : une fois les premiers mois passés, c'est du vu, du archi-connu même, mais on y revient quand même et on mentirait en niant qu'on s'y trouve chez soi et qu'on y prend plaisir - et j'ajouterai qu'on est pas à l'abri de ses surprises. Passons de l'autre côté de l'appareil cette fois : il existe, là aussi, une façon de pratiquer la photographie, de cadrer, de composer, de choisir ses sujets que l'on pourrait qualifier de "classique" (pour les plus généreux) et de "facile" (pour les plus malveillant ou les plus aigris, c'est selon). En général, sont qualifiés de "classiques", les prises de vues pour lesquelles on n'a apparemment pas pris énormément de risques : soit parce qu'on joue sur un ressort de l'humour qui joue le rôle d'un parachute, soit parce qu'on fait appel à une référence de maître qui vous garantit que comme c'est du déjà fait par un des Grands, ça passera pour accepter. Mais je ne crois pas très constructive l'attitude qui consiste à regarder de haut et à lâcher, comme un jugement définitifs, "boah, Boubat l'a déjà fait", ou alors "ça c'est du Klein". Pour me casser la nenette assez régulièrement à essayer de faire des photos qui sortent un peu du déjà vu tout en respectant les codes qu'on nous impose, je finis par me demander si ce n'est pas précisément ce genre de réflexion qui est à l'origine de l'autocensure appauvrissant la création et, pire, inhibant la créativité. La plupart de ceux à qui j'ai montré cette prise de vue où s'alignent ces petites vieilles tibétaines sur un bout de trottoir obliquement cadré m'ont simplement dit "... mmmf.. classique, classique mais efficace". C'est assez vrai, mais j'ai eu beau me torturer l'esprit après chacune des fois où j'ai entendu ça, je ne suis pas parvenu à comprendre pourquoi j'étais d'accord ni comment j'aurai pu éviter ce genre de commentaire : vous en connaissez beaucoup vous, des façon de cadrer un groupe de petites vieilles dans la rue qui évite à la fois la prise de vue de face qui fait photo souvenir vous ? Moi pas en tous les cas (et je cherche encore).

Que les choses soient pourtant claires : je ne cherche pas à défendre l'originalité supposées ou réelle de mes photos : je m'interroge juste, et ne pas trouver de réponse me rend sincèrement désépéré... "me rendait" devrais-je dire pour être exact. Parce qu'il y a quand même un point positif dans tout cela : quand tout le monde a fini par vous dire que vos photos ne sont qu'une pâle imitation de travaux antérieurs et quand vous avez fini par admettre que pleurer ne servait à rien (la douleur n'est qu'une information), il ne reste qu'un article au rayon des invendus : votre amour de la photo. Ca, personne ne peut me le prendre et que je fasse des photos "faciles" aux yeux de certains, des mauvais pastiches d'amateurs pour les autres, des débuts prometteurs pour d'autres encore ou tout simplement de "jolies photos" aux dires de ceux qui m'aiment et ne veulent pas me froisser, personne ne peut m'ôter le plaisir de shooter et de sentir que, à défaut de progresser, je m'achemine vers une approche de la photo qui m'est propre et dans laquelle je trouve un défi intellectuel et pratique intéressant à relever.

D'ailleurs, un honnête contre-jour sur lequel se découpe une silhouette a beau être un classique, il n'en reste pas moins difficile à réaliser quand on a pas encore franchi le pas du numérique - qui permet de vérifier immédiatement si le rendu est bon. Il m'a fallu un sacré bout de temps avant d'avoir la certitude que j'avais bien le profil de cet homme sur les bord du Changjiang.

Et quant à se désespérer de ne pas avoir le génie de la composition ou la possibilité de voir des cérémonies de société secrète que les reporters de Géo eux-mêmes ou du National n'ont pas encore couvert, je rappellerai qu'on croise aussi des choses, des gens et des situations insolites au détour des rues. Je ne prétends pas avoir fait un cliché génial, mais l'accès de la population à l'eau à partir de ces bornes collective dans un quartier du Xi'an extra muros c'est bien une réalité quotidienne, mais avec une dose d'exotisme à peu de frais, non ? Bon alors vous voyez qu'on peut encore se débrouiller pour épater les copains à peu de frais... Et si ce n'est pas le cas, il vaut toujours mieux faire l'effort de remonter au créneau : une critique ne vaut que pour ce qu'on a fait ; c'est une illusion fort répandue de considérer qu'elle condamne aussi toute tentative future. Alors d'accord, on y laisse des plumes, ça blesse quand même et puis une critique malveillante, surtout venant d'un ami ça finit toujours par casser quelque chose en vous et entre vous. Mais bon c'est pas un drame...

"tout casse un jour ou l'autre, tout disparaît. nous vivons en changeant perpétuellement. Et la plupart des choses qui nous entourent disparaissent, tandis que nous changeons. On ne peut rien à cette impermanence. Ce qui doit disparaître disparaît. Et reste tant que le moment de disparaître n'est pas venu... Sois plutôt reconnaissant à celui qui te meut d'avoir déclenché chez toi le changement : ce sont ceux qui te font miroiter les charmes de l'enlisement personnel dont il faut se méfier".

H. Murakami. Danse, danse, danse

lundi 24 septembre 2007

A propos d'un problème de mécanique...

Juillet 2007,
Mosquée de Xi'an (Province du Sha'anxi), Chine.


Que voyons-nous lorsque nous photographions des enfants ? Dans le visage de cette fillette la belle et ravissante jeune femme que nous aurions pu courtiser ou qui aurait pu nous faire souffrir si nous étions nés quelques années plus tard ; Dans cette enfance miséreuse mais souriante, le soulagement d'avoir échappé à ce que nous ne connaîtrons jamais et ce à quoi nous compatissons sans nous questionner sur le bien-fondé de notre réaction ; Dans ces jeux atendrissants et bruyants, les restes de notre propre enfance, celui de la progéniture que nous convoitons pour nous-mêmes. Le poncife par excellence qui vient à l'esprit du photographe lorsqu'on l'interroge sur le pourquoi de sa passion pour les enfants, est généralement de lâcher un "oh ben je photographie l'innocence, la pureté, la simplicité, la jeunesse". S'il est vrai que la spontanéité caractérise les gosses devant l'objectifs (demandez donc à un adulte d'être troublé par l'objectif de votre appareil tout en restant naturel et il ne vous restera pas grand monde à l'appel...), j'émets en revanche de sérieux doutes sur l'innocence présumé des nos charmants bambins. Je ne cache pas que j'ai une certaine prédilection pour la prise de vue des mômes, mais je crois que, comme en toute chose, il est important de le faire en ayant les idées claires.

Photographier des enfants est un exercice d'école : comme expliqué précédemment, les enfants ne s'offusquent pas d'un étranger qui les photographie. Ce dernier intrigue, effraie, mais il n'est pas source de scrupules psychologiques ou métaphysiques chez l'enfant. Pourquoi ? Parce que l'enfant ne préjuge pas du résultat de la photo, pas plus qu'il n'envisage un instant les usages dévoyés qu'on peut faire d'une photo à des fins malsaines ou malintentionnées. Pour peu que l'on se contente d'une photo à l'arraché, j'ajouterai même qu'à l'instant t + 10 secondes, l'enfant a déjà oublié qu'il a fait l'objet d'une prise de vue. Pour le dire simplement, ce qui effraie, perturbe ou indispose l'enfant, c'est le photographe, pas la photographie. L'intru c'est lui... pas ce qu'il fait. En comprenant cela petit à petit (mais peut-être me trompè-je), j'ai fini par comprendre également d'où venait cette capacité, en propre aux seuls mômes, à rester naturel même dans le trouble. Là réside aussi l'explication à l'intérêt que la communauté photographique nourrit à l'endroit des enfants : non seulement le gosse ne vous juge pas au moment où vous repartez avec son portrait sous le bras, mais en plus, il saura rester naturel dans son étonnement jusqu'au bout, et, comble du bonheur, sa réaction (naturelle malgré la surprise ou le malaise qu'il éprouve) est toujours imprévisible. Tous les ingrédient d'un portrait réussi à tout coup sont réunis dans le bout de chou : de la spontanéité et de la pose. Quel luxe pour le photographe...

Je ne dis pas qu'il est facile de réussir les portraits d'enfants : techniquement, essayez donc de saisir sur le vif cette bonne humeur naturelle qui les fait danser lorsque vous n'avez qu'un boîtier manuel et une pelloche de 125 ASA tandis que le soleil se couche... Je tiens juste à préciser que pour qui se focalise sur le résultat en termes de sujet traité, le portrait d'enfant a peu de chance de déplaire au public parce qu'il restera toujours sur la photo ce que nous voulons voir de lui : un être vivant débridé que la photo a délicieusement troublé (au point de lui rendre tout son naturel en le faisant se troubler... etc... etc... vous suivez le raisonnement). En gros, une photo d'enfant techniquement ratée, c'est TOUJOURS et quand même une promesse de réconfort lorsqu'on aura les tirages dans les mains : la composition, le cadrage et l'exposition peuvent être à chie..., restera toujours le charme d'avoir capturer sur un bout de pelloche un électron libre - ou l'illusion qu'il en est un. Et je mentirai en niant que ce qui m'intéresse dans ces visages d'enfants, ce n'est pas aussi la compensation morale qu'ils m'apportent lorsque je pleure sur ma pauvre maîtrise technique en me disant : "pas grave, l'image est efficace en termes d'émotions suscitées".

Tout ceci suffirait fort bien à nous expliquer pourquoi nous prenons les enfants en photo et pas sur nos genoux s'il n'y avait pas autre chose de beaucoup plus dérangeant : en général, toute activité devenue trop facile, finit par se lasser... "à gagner sans mérite, on triomphe sans gloire" etc... etc... Mais avec les enfants, cette lassitude ne vient jamais. Vous pouvez amasser des centaines de clichés d'enfants tirant une tronche dégoûtée en soufflant leurs bougies d'anniversaire, l'effet restera intact. Alors pourquoi ? Comment ce fait-il que malgré les pleiades de photos que nous avons déjà de toutes les expression possible d'un visage enfantin, le charme continue d'agir ? C'est une question qui m'a vraiment posée problème quand je me suis aperçu que mes tirages se ressemblaient étrangement dès lors qu'il s'agissait de portraits. Nous en avons assez plus qu'assez en quantité, mais nous continuons à shooter de l'enfant. Je n'ai pas de réponse ou de leçon à donner à qui que ce soit - après tout, s'émerveiller devant le même bambin, surtout quand c'est le nôtre, c'est assez légitime... Mais ma réponse cette question est un peu différente et risque d'en déranger certains. Si la photographie d'enfant conserve un attrait dont l'éclat ne se ternit jamais, ce qu'elle est un art de la cruauté. Cruauté de l'enfant d'abord : même s'ils n'ont pas toujours l'environnement familial pour leur fixer des bornes, passez donc devant une cours de récréation de maternelle et vous y aurez un concentré de m'échanceté gratuite à l'état pur. Cruauté du photographe, qui ne peut ignorer qu'il prend à son insu un être vivant, pourtant doté d'une conscience sans que celui-ci ne puisse s'opposer à sa volonté (la photo comme acte de puissance, vous voyez un peu le genre, non ?). La cruauté des intentions prenant en photo la cruauté intentionné d'un être qui ignore pourtant tout cette délicieuse mise en abîme d'un des sentiments les plus trouble de la nature humaine.

Démiurgique ou pas, acte de puissance ou pas, je préfère être conscient de ce qui m'anime lorsque je nourris une lubie en photographie. Nul ne vient sonder les profondeurs de mon âme lorsque mon regard vagabonde. Mais la photo, elle, laisse une trace à laquelle on peut prêter des intentions fort éloignées de la réalité. Alors autant être honnête : beaucoup ne seront pas d'accords, mais j'ai fini par me persuader qu'il y avait quelque chose de pas toujours très net dans la photo d'enfants. Et je ne cache rien de ma fascination pour cette inhérente cruauté qui touche au monde de l'enfance : comme aurait dit les autres, "les histoires d'enfants finissent mal, en général" ; je tenais juste à préciser dans ces lignes qu'il est également rare qu'elle commencent bien. Mais les adultes sont très doués pour les jeux cruels avec les enfants et finissent toujours pas leur faire porter le chapeau en invoquant les tours pendables ou l'indélicate franchise de leur progéniture. Ainsi me consolé-je et me rassuré-je hypocritement de cette fascination pour le jeu cruel qui consiste à tirer le portrait des gosses, en me disant que, décidément, Carver avait sans doute raison en écrivant que nous avons un problème de mécanique à l'endroit des mômes et qu'il doit manquer un ou deux boulons à la nature humaine quand il s'agit de savoir comment agir avec eux. On ne peut pas continuer sans fin à s'émerveiller inconditionnellement devant les photos d'enfants sans en payer le prix à un moment : que les gamins nous fassent perdre les pédales s'entend aussi au sens de dérailler...

"Il continua à empiler ses affaires dans la valise.
_ Salaud ! poursuivit-elle. Je suis contente que tu t'en ailles. (Elle fondit en larmes). Tu n'oses même plus me regarder en face, hein ?
Soudain elle remarqua la photo du bébé sur le lit et elle s'en empara.
L'homme la regarda, elle s'essuya les yeux et le fixa avant de tourner les talons pour retourner au salon.
_ Rapporte-moi ce que tu as pris, dit-il.
_ Contente-toi d'emballer tes affaires et fiche le camp, lui lança-t-elle.
Il ne répondit pas. Il serra les courroies de la valise, enfila son manteau et jeta un coup d'oeil à la chambre à coucher avant d'éteindre la lampe. Puis il se rendit au salon.
La femme se tenait à l'entrée de la petite cuisine, le bébé dans les bras.
_ Je veux le bébé, déclara-t-il.
_ Tu es fou ?
_ Non, je veux le bébé. J'enverrai quelqu'un prendre ses affaires.
_ Tu ne toucheras pas au bébé.
_ L'enfant s'était mis à pleurer et elle écarta un peu la couverture qui lui entourait la tête.
_ Là, là, tout doux, murmura-t-elle.
L'homme s'approcha d'elle.
_ Pour l'amour du ciel, laisse-nous ! dit-elle en reculant vers la cuisine.
_Je veux le bébé.
_ Fiche le camp d'ici !
Elle fit volte-face et essaya de planquer le bébé dans un coin, derrière la cuisinière.
Mais l'homme la rejoignit, tendit le bras par-dessus le réchaud et ses mains agrippèrent l'enfant.
_ Lâche-le ! ordonna-t-il.
_ Fiche le camp ! Fiche le camp ! hurla-t-elle.
Le bébé cramoisi étouffait de sanglots. Dans la bagarre, ses parents renversèrent un pot de fleurs accroché derrière la cuisinière.
Il coinça sa femme contre le mur et s'efforça de lui faire lâcher prise. Il se cramponnait au bébé et la repoussait de tout son poids.
_ Lâche-le, répéta-t-il.
_ Arrête ! gémit-elle. Tu lui fais mal.
_ Non, je ne lui fais pas mal.
Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre de la cuisine. Dans la pénombre, il essaya, d'une main, de desserrer le poing crispé de la femme, pendant que l'autre main accrochait l'épaule du bébé qui hurlait.
Elle sentit que le bébé s'éloignait d'elle.
_ Non, cria-t-elle tandis que ses doigts s'ouvraient.
Elle l'aurait ce bébé. Il le fallait. Elle lui saisit l'autre bras, lui encercla le poignet et tira en arrière.
Mais l'homme tenait bon de son côté. Sentant que le bébé lui glissait des mains, il tira à son tour, de toutes ses forces.
Et c'est ainsi que le problème fut résolu."

R. Carver. Parlez-moi d'amour.



dimanche 23 septembre 2007

Thank you Mister Wong...


Août 2007,
Xi'an (Province du Sha'anxi), Chine.





"En général, je m'embrouille légèrement quand je dois parler de moi. Je me prends les pieds dans cet éternel paradoxe : qui sui-je ? Certes, du point de vue de l'information pure, personne au monde ne peut dire autant de choses sur moi que moi-même. Mais dès qu'il est question de ma personne, le moi-narrateur s'applique désespérément à éliminer ou sélectionner certaines informations - à cause de divers intérêts, ou à cause d'un sens des valeur ou d'un degré de sensibilité qui me sont propres. Et dans ce cas, quelle est la valeur objective du portrait que je brosse de moi-même, jusqu'à quel point est-il conforme à la réalité ? C'est un point qui me tracasse. Qui m'a tracassé toute ma vie, en fait.
Il semble que la plupart des gens n'éprouvent pas une telle crainte ou angoisse et tentent au contraire, dès qu'on leur en donne l'occasion, de parler d'eux-mêmes avec une surprenante franchise. Ils vous diront par exemple : "Je suis quelqu'un d'honnête et d'ouvert à un point presque ridicule", ou encore : "Je suis hypersensible, et cela me pose des problèmes relationnels", ou bien : "Je suis très doué pour deviner les sentiments d'autrui.". Mais moi, j'ai vu je ne sais combien de fois des hypersensibles proclamés blesser autrui sans raison apparente; des gens honnêtes et ouverts se trouver des tas d'excuses pour obtenir à tout prix ce qu'ils voulaient, sans même se rendre compte de ce qu'ils faisaient. Quant à ceux qui se disent douer pour comprendre leurs semblables, je les ai souvent vus se livrer à des flatteries aussi viles que transparentes. Alors en conclusion, que savons-nous réellement de nous-mêmes ?"

Sur ces entrefaits, je souhaiterais dire qu'à moi aussi, il me plairait de parfois pouvoir réécrire l'histoire en disant "à 6 ans Papa m'a mis un appareil dans les mains et m'a dit : tiens, shoote. De là est venue ma passion pour la photographie". Cependant, malgré tout le respect et l'admiration que je voue à mon père, il serait foncièrement hypocrite de ma part de prétendre que le déclic est venu d'une touche paternelle. Je ne chercherai donc pas à mentir, ni par réécriture, ni par ommission. Je profite de ces quelques instants de rédaction hebdomadaire pour rendre un hommage (pas le premier, j'en ai conscience) à Monsieur Wong Kar Wai. Il n'est pas très original de se tourner vers les maîtres de la caméra lorsqu'on cherche à justifier ses ambitions patentées de photographe. J'irai même jusqu'à dire qu'il est assez pathétique de se réclamer du génial auteur de Happy Together lorsqu'on fait de la photo. Malgré tout, c'est bien à Wong Kar Wai que je dois d'avoir cessé de prendre des photos souvenir de vacances pour m'essayer à une production plus exigente.

Curieusement, ce n'est pas à l'esthétique parfaite d'In the Mood for Love (qu'à ma décharge je confesse avoir vu au cinéma trop jeune pour apprécier) ou aux plans géniaux et sensuels de l'épique 2046 que je dois mes premiers pas de nuit, un boîtier à la main. Ce n'est un secret pour aucun de ses fans, Monsieur Wai est passé maître dans la composition en basse lumière, avec un sens de la mise en scène et du décors, et sait exploiter les détails et objets de la vie quotidienne dans lesquels s'expriment, davantage que sur les visages inexpressifs ou ambigus de ses acteurs, les sentiments des différents protagonistes. Avant même de dire que les objets ont une histoire, ils sont l'histoire des gens. Ma première dette à l'endroit de Monsieur Wong est donc d'avoir su apprécier les décors simples et banals, pour y glisser une existence : d'avoir su réconcilier dans ma pratique photographique le décors et l'échelle humaine. Je ne crois pas qu'il m'arrive encore aujourd'hui de faire autre chose que du portrait en situation - même dans les cas très rares où je tiens à amasser du matériel pédagogique et documentaire pour les petits vauriens qui me servent d'élèves.




Août 2007,
Ruelle de Kangding (piémont Tibétain, Province du Sichuan), Chine.



Si je tiens à remercier dans ces lignes Monsieur Wong c'est surtout pour m'avoir fait comprendre la difficulté de travailler la lumière à travers l'opaque grille de la couleur. Car la photo est essentiellement une histoire de gestion de la luminosité. C'est une chose que l'on oublie facilement avec le numérique ou lorsqu'on pratique la couleur en se focalisant sur le rendu des teintes... un travers que je n'ai pas fini de corriger. Dans les premiers temps, imiter Wong Kar Wai consistait pour moi à choisir une jeune femme au visage fantomatique et à tirer son portrait dans des ruelles humides et mal éclairée à la pelloche fuji (teintes verdâtres et bleutées). Or à bien y regarder le réalisateur de Nos Années Sauvages n'est pas tant adepte des scènes de clair-obscur que de compositions au contraire très contrastées ; mais chez lui le contraste ne repose pas sur une opposition clair/obscur générale : tout vient de ce que l'éclairage est soigneusement sélectif : il se pose distinctement sur quelques objets et une partie du corps ou des vêtements. C'est par opposition entre ces tâches de couleur et le reste de la scène, baigné dans une pénombre, là aussi calculée, que Monsieur Wong nous raconte comment les hommes et les femmes depuis des siècles s'aiment, mais ne se comprennent pas et passent à côté les uns des autres en se blessant. C'est dans le huis clos suffoquant du petit court métrage qu'il a réalisé pour le compte du collectif Eros (aux côtés d'Antonioni et de Soderbergh) que j'ai fini par me rendre compte de cette savante maîtrise : loin du souffle épique de 2046 et des sentiments humains trop finement cernés d'In The Mood for Love. Depuis, je choisis bien plus des scènes de rues où s'observent un violent contraste entre les quelques zones les plus éclairées et celles laissées dans l'ombre... Jusqu'au jour où, moi aussi, je serai capable d'atténuer la véhémence du contraste pour lui faire raconter une histoire... (on peut rêver non ?)


Juillet 2007,
Train entre Kangding et Xining (Provinces du Qinghai et du Sha'anxi), Chine.




Enfin, si je professe toute mon admiration et témoigne de ma reconnaissance à Monsieur Wong en ces lignes (qu'il ne lira probablement jamais), c'est pour avoir réalisé Chungking Express (qui est et demeurera je crois à jamais mon film préféré, celui que je revois chaque fois que l'envie de tomber amoureux me prend et que je n'ai pas honte de succomber à l'illusion référentielle). De cette oeuvre en partie autobiographique, m'est venu le déclic. Caméra d'épaule, tourné en 4 semaines avec un budget ridicule et des acteurs au sommet de leur art, dans un décors urbain trépidant et inhumain, Chungking Express a surtout achevé de me réconcilier avec le décors des ruelles qui impose une pratique photographique faussement brouillonne. Depuis, moi qui marchais dans la rue tendu vers la destination finale ou fuyant le regard des gens, je m'attarde, lève le nez et fait suivre l'appareil. J'écoute les bruits qui m'environnent, tâche de comprendre ce qui se passe sous mes yeux avant de commencer à cadrer. J'inscris dans ma mémoire (car elle seule restera pour témoigner de l'importance de ce que j'ai capturé sur mes rouleaux) une bribe d'histoire, un son, des paroles prononcées dans une langue que je connais pas. Pour le dire simplement, merci Monsieur Wong Kar Wai d'avoir su me faire descendre dans la rue avec l'envie de récolter, plus que des images, des bouts d'histoires, en m'apprenant qu'il n'est pas de laids décors, de tristes tropiques ou de sujets indignes d'être photographié. Et même si, une fois le pli pris, se pose la difficile question de savoir où s'arrêter dans la quête de l'intimité d'autrui - j'en parlerai, c'est promis, si si ! - il vaut toujours mieux s'interroger sur sa pratique une fois la chose enclenchée qu'attendre d'avoir la solution parfaite pour se lancer... l'écrivain se pose la question de savoir s'il doit ou non laisser passer un passage de son manuscrit ; nous attendons toujours de lire le roman de ceux qui ont vainement cherché à écrire parfaitement d'une seule traite...

samedi 22 septembre 2007

Si je pars l'éternité est là... et j'ai le droit de dire "je vous aime"




Août 2007,
Train de marchandises en partance pour la mine de Jingtieshan (Corridor de Hexi, Province du Gansu), Chine.












En général, mes choix suivent mes préfèrences (mais ce n'est pas toujours le cas). Soyons honnête : je photographie plus volontier des sujets féminins que des hommes. Je mets évidemment de côté la question des enfants et des vieillards : ces deux catégories de portrait - en situation ou non - méritent qu'on s'y consacre dans un article spécifique. Je tiens cependant à préciser que ce choix délibéré ne procède pas seulement d'une affinité sentimentale ou d'une quête esthétique : photographier l'autre sexe c'est aussi une manière d'apprendre de la vie. Pour les gens timides (dont je fais encore partie), le portrait présente cette difficulté majeure d'obliger à faire face avec détermination et froideur à un autre être vivant doté d'un conscience et d'une faculté de jugement. Autrement dit, photographier l'autre, c'est arriver à faire abstraction du jugement de l'autre sur soi, sa pratique photographique et par glissement, sur sa personnalité.



Lors de quelques essais pratiqués dans la métro parisien sur de parfaites inconnues en train de lire (une série prétentieusement intitulée "femmes d'un soir", dont je mets un échantillon ci-dessous), j'ai tenté de mettre au point une technique qui me permette de contourner la démarche du M.P.C.S. (conserver le naturel voire passer inaperçu au moment de la photo) tout en me permettant d'obtenir des résultats techniques satisfaisants (mise au point, exposition). Je n'ai pas honte d'avouer que je maîtrise encore fort mal la prise de vue à l'arraché et qu'il me faudra probablement de nombreuses années de pratique avant de me détacher des habitus liés à la pratique photographique avec boîtier réflexe.

En fait, photographier une jolie femme ou une inconnue à laquelle on trouve un certain charme dans la tenue ou le maintien, n'est pas un sujet si anodin ni accessoire : dans le fond, se focaliser sur un joli profil ou une ligne de nuque qui ennivre nos sens c'est un peu comme succomber au charme d'un coucher de soleil : la photo que l'on prend alors n'a rien d'important que de personnel et de circonstantiel. Toute la prise de vue repose sur un fait (la beauté de l'inconnue, la grandeur du paysage, la majesté d'un éclairage) qui conduit bien souvent à passer à la trappe le cadrage et la composition. Mais un bon sujet photogénique ou un paysage splendide ne font pas une bonne photo. Me forcer à prendre des portraits d'inconnues, c'est aussi me contraindre à dépasser la recherche du sujet parfait (une illusion commune de débutant en photographie). Pas évident, j'en conviens, mais au finish, je dois bien avouer que j'ai fini par ne plus conserver ma pelloche pour les seuls enfants/vieillards/femmes et hommes dont je trouvais le profil agréable au regard. De fait, les séries d'inconnues se resssemblent tristement et lorsqu'un peu de pratique s'ajoute à l'oeil, je dois dire que rien (sinon peut être la beauté inhérente au sujet photographié) ne me retiens de jeter ces portraits à la poubelle. Photographier des inconnues, c'est donc pour moi un moyen d'exorciser une tendance propre au débutant que j'ai été et que je resterai encore longtemps : accorder au sujet le primat sur la technique.



Août 2007,
Xi'an Express (province du Sha'anxi), Chine.



Bon, restons honnête tout de même : il n'en demeure pas moins vrai que j'affectionne particulièrement la prise de vue d'inconnues parce que ce type de portrait à l'arraché me conduit souvent à songer que j'échoue dans les bras de ces personnes. La raison en est simple : prendre une photo puis s'enfuir, c'est en fait s'offrir un rêve à peu de frais. C'est flirter sans risques ni contraintes (et je ne peux, de ce point de vue, reprocher aux sujets que j'ai photographiés de s'être parfois insurgés contre cette manière de pratiquer la photo). Il y a un peu d'un romantisme d'adolescence qui s'attarde dans cette manière de traîner dans la rue et de saisir sur le vif une silhouette féminine avant de gagner d'autres horizons. Cela ne coûte rien en apparence et l'auteur de la prise de vue fait un pas de plus vers l'immortalité, vers un absolu qui, comme l'écrit bien Broch dans les Somnanbules, chez les êtres humains n'existe qu'en négatif :

"L'amour est un absolu, Elisabeth, et dès lors que l'absolu doit s'exprimer dans le terrestre, il va donner dans le pathétique, puisqu'il est par essence indémontrable. Et comme il devient alors horriblement terrestre, le pathétique est toujours ridicule : voyez le jeune homme qui met un genou à terre pour vous rendre sensible à ses désirs multiples. Quiconque aime une personne doit se bien garder de ces démonstrations.

Il n'y a qu'un véritable pathétique, il a un nom : l'éternité. Et comme l'éternité n'existe pas chez l'homme de manière positive (nous sommes des mortels) il faut que cette éternité se fasse négative chez nous et ces deux mots la désignent : "jamais plus". Si je pars, l'éternité est là, vous m'ête séparée d'une distance aussi large que l'éternité... et j'ai le droit de dire que je vous aime".



Il est doux de retomber de temps à autre en adolescence, de prendre d'un coeur léger son boîtier pour arpenter les rues comme on déclare la guerre à l'autre sexe au nom de son propre coeur, et de voler des portraits d'iconnues pour lesquelles il nous sera loisible de reconstituer face aux épreuves papiers, une histoire, une vie, une existence à notre convenance. Il y a de l'insolente impertinence et de la lâche et délicieuse irresponsabilité à shooter ainsi sans se retourner, en songeant en son for intérieur à ces mots auxquels j'ai longtemps cru et que j'assortis aujourd'hui de beaucoup de nuances et de réserves :

"(...) Je crois, et d'une foi profonde, qu'il faut une terrible exacerbation de l'étrangeté, élevée pour ainsi dire à l'infini, pour qu'elle puisse virer en son contraire, devenir la connaissance absolue et faire éclore ce qui hante l'amour comme son tout inaccessible et le constitue : le mystère de l'unité. D'une lente accoutumance, d'un apprentissage de l'intimité, il ne sort aucun mystère".

jeudi 20 septembre 2007

Le vent n'existe pas : c'est juste un terme générique pour désigner les déplacements d'air...

Août 2007,
Qinghai, route en direction de Heimahe (Chine)




Il y a des flous qui passent bien et puis d'autres qui sont calamiteux. Pour ceux qui pensent que le Noir et Blanc poétisent un peu facilement tout et n'importe quoi, je rétorquerai donc deux choses. La première c'est qu'une prise de vue en noir et blanc qui est ratée, est vraiment ratée. Facile donc de charmer en noir et blanc, mais le désastre n'arrive jamais à moitié. J'ajouterai qu'il est encore plus difficile à réaliser un flou esthétique dans ce domaine de l'argentique (d'ailleurs les meilleurs clichés de cette catégorie sont souvent des accident que pudiquement et sans modestie aucune nous essayons de faire passer pour des dérapages contrôlés...), pour la bonne et simple raison que les taches de lumières supportent assez mal les contours mal cernés. Dans le meilleur des cas, on tombe sur de l'art archi contemporain raté. Dans le pire des cas, c'est du grand n'importe quoi. Pour s'essayer à cet exercice prétentieux, j'en conviens, mais ô combien intéressant (surtout si vous avez la chance de pouvoir faire vos tirages après), il me semble plus judicieux de commencer avec des séries de portraits (la gestion du flou dans le domaine de la photographie paysagère, sportive ou architecturale étant toujours un peu difficile à se réaliser tant le flou fait partie intégrante de ces domaines en temps normal avec des codes inhérents et un seuil d'acceptation propre également).

Il m'a fallu près de deux heures pour obtenir la complicité de cette petite Tibétaine qui regagnait son hameau de Heimahe, sur les bords du Qinghai Hu dans les piémonts tibétains. A la différence de la photo de rue qui s'impose comme un exercice pratique en terme de gestion des sujets photographiés, le portrait en huis clos en mouvement (M.P.C.S.), permet de s'attacher à d'autres problèmes, notamment le fameux paradoxe de la socialisation du sujet : le portrait se veux par essence une révélation de la personnalité à un moment n de la vie d'un être humain. Or pour rendre au mieux cette personnalité, il est indispensable de mettre en confiance le sujet (sinon le M.P.C.S se transforme en photo à l'arraché de rue - S.P). Ce faisant, la complicité qui s'installe tue nécessairement (au moins dans un premier temps, le naturel et le spontané avec lequel le sujet se positionnera vis à vis de votre appareil. Dans le cas du M.P.C.S, s'ajoute la difficulté pratique suivante : la promiscuité rend indispensable le consentement du sujet à être photographié (sauf si vous tenez absolument à ce que les récriminations de cette personne vous empoisonne le reste du voyage). Il y a donc une difficulté majeure à remplir : gagner la confiance tout en parvenant à se faire oublier jusqu'au moment de déclencher l'appareil.

Généralement, je considère qu'il se passe une vingtaine de minutes entre le moment où la confiance du sujet est acquise et celui où il regagne ses tics, habitudes et recouvre son comportement naturel. Il s'agit bien sûr d'une variable qui n'observe aucune règle universelle, mais il est rare que le cliché soit satisfaisant s'il est pris dans les 15 minutes suivant le moment où j'ai fait comprendre à un sujet que je voulais le photographier. Dans le cas de cette gamine, le temps long s'explique sans doute par la confrontation avec un étranger et dans la jeunesse du sujet - les enfants ne tiennent pas en place...

Une fois parvenu au moment n + 15/20 minutes, le flou s'impose comme un nécessité : je voulais absolument éviter un sourire complice (qui relève plus des portraits fixes ou du vol à l'arraché caractéristique de la S.P.). Pour parvenir à soutirer une prise de vue à cette enfant qui jouait rigolait désormais en me voyant, j'ai donc du attendre l'intervention d'un Tiers (en l'occurence un arrêt impromptu sur la route qui a capté l'attention de tous les voyageurs. Trois coup de levier au 60ème et un petit coup de diaphragme pour tenter d'agrandir la profondeur de champ (sans succès, je préfère être honnête). des trois clichés pris, seul le premier est satisfaisant : il offre un flou relativement acceptable (les tirages papier supportent sans problème un agrandissement jusqu'au 30x40 sans perte de piqué dramatique) et ne perd pas totalement le niveau de contrast global qui généralement se perd lorsqu'on shoote à contrejour depuis un intérieur sombre. La moue de la gamine est également satisfaisante au vue de ce que je recherchais puisque je n'ai ni un sourire, ni une franche hostilité : j'ai retrouvé dans ce visage d'enfant une expression de lassitude que j'avais tenté de capturer plusieurs fois dans les rues de Paris au cours d'une série de photos ayant pour titre "désoeuvrement".

Enfin, si le flou m'intéresse c'est qu'il est touche à la question identitaire. Sans rentrer dans le débat portrait-miroir du réel/portrait-fiction, j'avoue que ce qui m'intéresse derrière cette technique photographique qui consiste à débrayer le boîtier pour brouiller l'image rendue nette par l'autofocus, c'est ce fascinant paradoxe qui veut que l'on donne une profondeur (artistique je ne sais pas, mais au moins identitaire) à un/une inconnu(e) sur le rouleau de pelloche en lui supprimant justement de sa concrétude. Je crois que c'est là tout le charme du flou artistique : un plein qui repose sur une deconstruction. Il n'y a pas de nom flou ou imprécis, mais il y a des photos qui le sont. C'est assez amusant quand on on y songe. L'anonymat est une vertu de la photographie de portrait pour cette première raison mais aussi parce qu'un nom viendrait irrémédiablement induire en erreur sur la personne. un nom donne une information. Un flou artistique laisse au contraire la place à l'imagination. Un nom "conduit à penser que...", le flou graphique "donne à penser que...". L'acte nominatif est un inducteur d'idées toutes faites alors que le portrait flou invite à un remplissage libre.

En songeant à tout cela sur les bords du Qinghai Hu, m'est venue l'envie de relire un dialogue de La course au mouton sauvage à ce sujet :

_ "Pourquoi donne-t-on des noms aux bateaux et non aux avions, demandais-je au chauffeur. pourquoi
Vol 971 ou Vol 326, alors qu'on pourrait tout aussi bien dire Vol Muguet ou Vol Pâquerette ?
_ Sans doute parce qu'il y a beaucoup plus d'avions que de bateaux. c'est un produit de masse.
_ Vous croyez ? Les bateaux sont aussi un produit de masse. il y en a même plus que des avions.
_ Mais... En pratique, reprit-il après quelques secondes de silence, il en va de même avec les bus dans les villes, on ne saurait donner un nom à chacun d'eux.
_ Ce serait pourtant formidable, un nom pour chaque bus ! S'exclama ma girlfriend.
_ Mais les passagers en viendraient à choisir leur bus selon leurs goûts. De Shinjuku à Sendagaya, on prendrait la Gazelle, mais pas le Mulet, dit le chauffeur.
_ Qu'en penses-tu ? demandais-je à ma girlfriend.
_ C'est sûr, je ne prendrais pas le Mulet, répondit-elle.
_ Pensez donc au pauvre chauffeur du Mulet, fit remarquer tout à son propos le chauffeur. on ne peut pourtant rien lui reprocher.
_ Absolument rien, non, dis-je.
_ Peut être, dit-elle, mais je monterais quand même dans la Gazelle.
_ Vous voyez bien, dit le chauffeur. C'est là qu'est le problème. si les bateaux ont un nom, c'est une survivance des coutumes d'avant la production de masse. On leur donnait des noms de la même manière qu'on en donnait aux chevaux. Le principe est identique. les Avions aussi étaient utilisés comme des chevaux et avaient tous un nom : Spirit of Saint Louis, Enola Gay, par exemple. il y avait un échange sur le plan de la conscience.
_ Vous voulez dire que le concept du "vivant" est ici fondamental ?
_ Exactement.
_ La finalité serait donc secondaire en matière de nomination ?
_ Oui. La finalité se contente d'un chiffre. Voyez les Juifs à Auschwitz."

On casse en commençant par le plus important


Juillet 2007,
重庆(Chongqing), Chine


Sur les bords du Chang Chiang, les clichés à faire ne manquent pas : vues de la Chine éternelle contrastant avec les reflets de la Chine en mouvement, les portraits en situation abondent. C'est en allant voir le film de Jia Zhang Ke Still Life que l'idée de descendre puis remonter le fleuve jusqu'à la ville de Fengjie m'est venue. A ceux qui seraient tentés de faire de même je dois pourtant bien avouer qu'il est difficile de mener de front notre préoccupation d'hygiène d'occidental archi gâté et la pratique photographique. C'est un problème qui s'était posé déjà au Pérou et même lors de prises de vues à Toronto : la photo de rue m'a souvent demandé de longues minutes voire heures de préparation, quitte à effectuer un repérage une première fois avant de revenir à l'heure où l'éclairage était plus propice. Mais chacun sait qu'une bonne lumière ou une composition originale se paient au prix de contorsions parfois acrobatiques et périlleuses (merci pour nos cervicales...) et surtout, de chaleurs ou de conditions météo qui sont souvent désastreuses. J'apprécie beaucoup la prise de vue en basse lumière ou sous éclairage artificiel, mais tous les mordus savent combien il est hasardeux de shooter la nuit avec une 200 ASA... même si les résultats valent le coup.

Pour cette prise de vue, je voulais une composition "à l'africaine" (de ces paysages que l'on croisent souvent lors des book photo ramené des bords du Nil ou du Niger) mais à la sauce chinoise. Pour relever encore davantage la difficulté, j'ai tenté d'aligner deux sujets en mouvement (l'un rapide : l'enfant en train de nager en arrière plan / l'autre lent : l'homme à l'épuisette au premier plan) avec néanmoins une profondeur de champ relativement grande pour saisir le tissu urbain et le fleuve en arrière plan. Cette vue fait donc partie de ce que j'appelais précédemment "les expériences". Le rendu est satisfaisant du point de vue technique, même si le tirage m'a permis de comprendre que le projet initial était irréalisable (obtenir un enfant en mouvement dont les traits se détachent malgré l'alignement visuel qui donne l'illusion qu'il est pris dans les filets). Du coup, le résultat final est comique, mais reste un exercice pratique et non un cliché exploitable. A noter qu'il m'aura fallu stationner à croupie pendant une demi-heure sous le soleil brûlant de midi pour obtenir l'alignement des sujets que je cherchais... Pendant ces longs instants à éponger ma sueur, je songeais à ces quelques lignes de la Fin des Temps qui font partie de ces descriptions de scènes absurdes que j'affectionne beaucoup :

"_ça va pas, ça ! hurlais-je à l'adresse du nain. Vous aviez dit que vous ne casseriez pas les trucs précieux, non ?

_ J'ai jamais dit ça, répondit tranquillement le nabot. Je t'ai juste demandé ce que tu avais de plus précieux. J'ai pas dit qu'on allait pas le casser. On casse en commençant par le plus important. Normal, non ?
_ Bon, ça va, dis-je, et je sortis du frigo une bière que je me mis à boire.
Puis, en compagnie du nain, je regardais le géant saccager de fond en comble mon confortable petit deux-pièce aménagé avec goût.
(...) J'avais de la chance dans mon malheur : le devant du canapé était presque intact.


mardi 18 septembre 2007

La responsabilité commence avec l'imagination




Juillet 2007,
重庆(Chongqing), vers Chaotianmen.



Ce n'est pas encore cette fois-ci que je traiterai de ce fameux problème ethique dont je parlais précédemment. Il est évident que ce qui motive la recherche de prises de vues montrant la misère sociale, la tristesse et la maladie donne sérieusement à s'interroger sur son propre équilibre mental et sur le bien-fondé de sa pratique photographique. Je ne pense pas qu'il y ait d'usage malsain de la photographie... mais répondre à cette question, ou seulement me la poser, est au dessus de mes forces cette fois encore. Je remets donc à plus tard le moment d'aborder avec calme ce problème...
Au cours d'une promenade dans cette inhumaine capitale de province de Chongqing, dans une atmosphère polluée, embrumée et irrespirable comme seules savent les produire les Trois fournaises de la Chine méridionale, les hommes n'ont que deux visages : celui de la misère laborieuse... celui du sommeil. La première s'active en faisant fi de la chaleur étouffante... le second travaille à effacer la première, lorsque la sueur et la douleur de l'organisme réveillent dans un dernier sursaut la conscience et qu'il est devenu trop pénible, justement, d'être conscient de la situation... A dire vrai, au moment d'appuyer sur le déclencheur, je songeais à deux passages de livres en particulier...

"Jusqu'à y être confronté moi-même, je ne savais pas que la perte de la vision pouvait entraîner autant de crainte. Dans certains cas, cela peut aller jusqu'à vous enlever vos critères de valeur, ou des choses comme le courage et l'amour-propre qui existent en relation avec ceux-ci. Quand les gens essaient d'accomplir quelque chose, ils pensent tout naturellement à trois points : qu'est-ce que j'ai mené à bien jusqu'à présent ? Dans quelle position est-ce que je me trouve actuellement ? Qu'est-ce qui me reste à faire à partir de maintenant ? Si on enlève à quelqu'un les réponses à ces trois points essentiels, il ne reste plus que la peur, le manque de confiance en soi, et un sentiment d'extrême fatigue. Telle était exactement la situation où je me trouvais en ce moment. Le problème ne résidait pas tellement dans des difficultés techniques, la question était plutôt : jusqu'à quel point est-ce que je vais pouvoir me contrôler". (La fin des temps).

L'autre passage venait de La course au mouton sauvage. "Tout le monde a au moins une chose qu'il ne souhaite perdre à aucun prix. Bien souvent, jusqu'à le perdre, nul ne s'aperçoit ni n'est conscient que cette chose existait. Un être humain possède nécessairement un moyen terme entre ses désirs et son amour-propre, de la même manière que tout corps possède son centre de gravité".


Plus concrètement, cette photo est de celle que je classe dans les expériences (par opposition avec les exercices de style) : la prise de vue ne préjuge en rien du résultat et s'effectue sur une intuition fugace. Mais son résultat est source d'enseignement car elle me conduit à réviser certains jugements et à définir un peu plus ce que je voudrais voir devenir, à défaut d'un style propre, un rapport personel à la photographie. Il m'arrive de plus en plus de raisonner en noir et blanc : visualiser une scène dans la rue avant même de réfléchir au cadrage ou à la composition, en fonction de la répartitiond es taches de lumière. Si l'écart entre elles est conséquent avec des zones de transition et de dégradé, je me surprends à revenir sur mes pas pour tenter de suivre mon intuition. Mais la plupart du temps, l'instant magique est passé et l'éclairage a changé. La photo de rue requiert de ne jamais hésiter, ou alors de se débarrasser une bonne fois pour toute du principe du remord.





vendredi 14 septembre 2007

Allons regarder la neige jusqu'à en tomber nous-mêmes



Avril 2007,

Hameau du district de Cuzco, en direction de de Mauqallacta, Pérou



Si je n'avais pas été quelque peu désoeuvré avant de partir pour Lima cette année là, je n'aurai sans doute jamais découvert l'intérêt de déambuler dans la rue avec un boîtier à l'épaule... Après un été passé à photographier davantage mes pérégrinations sentimentales et les quelques compagnons de fouilles que je côtoyais sur le chantier archéologique de ChoqeK'iraw une femme ne vint pas au rendez-vous que nous nous étions fixés de l'autre côté de l'Atlantique... Revêtu du plus simple appareil, j'ai donc erré sans but une semaine au gré des vastes avenues et des ruelles du Chinatown liménien. Inutile de dire que c'est là, peut être plus encore que lorsqu'il s'était agit de raconter en image le sort des petits muletiers de Cachora, que la vie m'a fait prendre mon premier bain d'injustice sociale.

Tant de visages, de vies entremêlées, de bras et de jambes remuant pour se mouvoir, manger, travailler, survivre. Les longues années d'études sont une bénédiction et une chance qu'il serait vain de vouloir tenter de mesurer. Mais je compris qu'il y avait une amertume qui n'était ni affectée ni feinte dans les mots de J. L. Borges lorsque, prenant la parole pour tous ceux qui se vantent de connaître le monde du haut de leur savoir livresque, il écrivit "de mon balcon je contemple la foule des ambitieux, je voudrais les comprendre". La vie est ambition, et il me plaît de croire qu'en saisir des bribes sur le vif, pour les retenir sur mes rouleaux, je donne cours à un peu de la mienne.

Il y a, dans cette quête de la misère humaine, un problème personnel d'éthique en termes de pratique photographique sur lequel je reviendrai souvent. Pour l'heure, celle à laquelle je découvris la misère sociale telle que je pouvais la saisir, c'est un autre souci qui s'imposait. Ce n'est que beaucoup plus tard cette année-là, en découvrant Murakami, que je compris la nature du malaise qui m'avait affecté en sectionnant ces bouts de vies par tranches de négatifs : la photographie ne dissèque pas, elle interrompt la continuité d'une histoire autant qu'elle la raconte. Ce faisant, elle dit une histoire qui n'est probablement pas celle qui s'est réellement déroulée, ni celle vécue par le sujet photographié, ni même celle qu'imagine le photographe : elle est autre, tout simplement. Mais elle conserve de tous ces points de vues et de la réalité une dimension incompressible : l'insondable solitude de nos existences individuelles. La chambre noire donne à voir des êtres humains, qui, comme les descendants de Spoutnik, blocs de métal solitaires, qui continuent à tourner dans le ciel, reliés à la Terre par la seule force de la gravité, se croisent dans les ténèbres sidérales où rien n'arrête leur course, puis s'éloignent pour toujours les uns des autres. Sans mots à s'échanger. Sans promesses à tenir. Depuis le sol, leur course semble magique, les voir côte à côte évoluer, donne à croire en un couple uni dans une course folle ; pourtant, loin dans l'espace, le vide les sépare et rien ne peut les associer ni les réunir. Il y a de l'amertume dans cette vision de la vie, j'en conviens. Pourtant qui peut nier la poésie émanant justement de cette solitude que nous cherchons à rompre ? Comme les hommes cherchent de la compagnie, les rouleaux leur en donne une, imposture certes, mais qui fasse rêver... et c'est déjà beaucoup.