
Avril 2007,
Hameau du district de Cuzco, en direction de de Mauqallacta, Pérou
Si je n'avais pas été quelque peu désoeuvré avant de partir pour Lima cette année là, je n'aurai sans doute jamais découvert l'intérêt de déambuler dans la rue avec un boîtier à l'épaule... Après un été passé à photographier davantage mes pérégrinations sentimentales et les quelques compagnons de fouilles que je côtoyais sur le chantier archéologique de ChoqeK'iraw une femme ne vint pas au rendez-vous que nous nous étions fixés de l'autre côté de l'Atlantique... Revêtu du plus simple appareil, j'ai donc erré sans but une semaine au gré des vastes avenues et des ruelles du Chinatown liménien. Inutile de dire que c'est là, peut être plus encore que lorsqu'il s'était agit de raconter en image le sort des petits muletiers de Cachora, que la vie m'a fait prendre mon premier bain d'injustice sociale.
Tant de visages, de vies entremêlées, de bras et de jambes remuant pour se mouvoir, manger, travailler, survivre. Les longues années d'études sont une bénédiction et une chance qu'il serait vain de vouloir tenter de mesurer. Mais je compris qu'il y avait une amertume qui n'était ni affectée ni feinte dans les mots de J. L. Borges lorsque, prenant la parole pour tous ceux qui se vantent de connaître le monde du haut de leur savoir livresque, il écrivit "de mon balcon je contemple la foule des ambitieux, je voudrais les comprendre". La vie est ambition, et il me plaît de croire qu'en saisir des bribes sur le vif, pour les retenir sur mes rouleaux, je donne cours à un peu de la mienne.
Il y a, dans cette quête de la misère humaine, un problème personnel d'éthique en termes de pratique photographique sur lequel je reviendrai souvent. Pour l'heure, celle à laquelle je découvris la misère sociale telle que je pouvais la saisir, c'est un autre souci qui s'imposait. Ce n'est que beaucoup plus tard cette année-là, en découvrant Murakami, que je compris la nature du malaise qui m'avait affecté en sectionnant ces bouts de vies par tranches de négatifs : la photographie ne dissèque pas, elle interrompt la continuité d'une histoire autant qu'elle la raconte. Ce faisant, elle dit une histoire qui n'est probablement pas celle qui s'est réellement déroulée, ni celle vécue par le sujet photographié, ni même celle qu'imagine le photographe : elle est autre, tout simplement. Mais elle conserve de tous ces points de vues et de la réalité une dimension incompressible : l'insondable solitude de nos existences individuelles. La chambre noire donne à voir des êtres humains, qui, comme les descendants de Spoutnik, blocs de métal solitaires, qui continuent à tourner dans le ciel, reliés à la Terre par la seule force de la gravité, se croisent dans les ténèbres sidérales où rien n'arrête leur course, puis s'éloignent pour toujours les uns des autres. Sans mots à s'échanger. Sans promesses à tenir. Depuis le sol, leur course semble magique, les voir côte à côte évoluer, donne à croire en un couple uni dans une course folle ; pourtant, loin dans l'espace, le vide les sépare et rien ne peut les associer ni les réunir. Il y a de l'amertume dans cette vision de la vie, j'en conviens. Pourtant qui peut nier la poésie émanant justement de cette solitude que nous cherchons à rompre ? Comme les hommes cherchent de la compagnie, les rouleaux leur en donne une, imposture certes, mais qui fasse rêver... et c'est déjà beaucoup.
Hameau du district de Cuzco, en direction de de Mauqallacta, Pérou
Si je n'avais pas été quelque peu désoeuvré avant de partir pour Lima cette année là, je n'aurai sans doute jamais découvert l'intérêt de déambuler dans la rue avec un boîtier à l'épaule... Après un été passé à photographier davantage mes pérégrinations sentimentales et les quelques compagnons de fouilles que je côtoyais sur le chantier archéologique de ChoqeK'iraw une femme ne vint pas au rendez-vous que nous nous étions fixés de l'autre côté de l'Atlantique... Revêtu du plus simple appareil, j'ai donc erré sans but une semaine au gré des vastes avenues et des ruelles du Chinatown liménien. Inutile de dire que c'est là, peut être plus encore que lorsqu'il s'était agit de raconter en image le sort des petits muletiers de Cachora, que la vie m'a fait prendre mon premier bain d'injustice sociale.
Tant de visages, de vies entremêlées, de bras et de jambes remuant pour se mouvoir, manger, travailler, survivre. Les longues années d'études sont une bénédiction et une chance qu'il serait vain de vouloir tenter de mesurer. Mais je compris qu'il y avait une amertume qui n'était ni affectée ni feinte dans les mots de J. L. Borges lorsque, prenant la parole pour tous ceux qui se vantent de connaître le monde du haut de leur savoir livresque, il écrivit "de mon balcon je contemple la foule des ambitieux, je voudrais les comprendre". La vie est ambition, et il me plaît de croire qu'en saisir des bribes sur le vif, pour les retenir sur mes rouleaux, je donne cours à un peu de la mienne.
Il y a, dans cette quête de la misère humaine, un problème personnel d'éthique en termes de pratique photographique sur lequel je reviendrai souvent. Pour l'heure, celle à laquelle je découvris la misère sociale telle que je pouvais la saisir, c'est un autre souci qui s'imposait. Ce n'est que beaucoup plus tard cette année-là, en découvrant Murakami, que je compris la nature du malaise qui m'avait affecté en sectionnant ces bouts de vies par tranches de négatifs : la photographie ne dissèque pas, elle interrompt la continuité d'une histoire autant qu'elle la raconte. Ce faisant, elle dit une histoire qui n'est probablement pas celle qui s'est réellement déroulée, ni celle vécue par le sujet photographié, ni même celle qu'imagine le photographe : elle est autre, tout simplement. Mais elle conserve de tous ces points de vues et de la réalité une dimension incompressible : l'insondable solitude de nos existences individuelles. La chambre noire donne à voir des êtres humains, qui, comme les descendants de Spoutnik, blocs de métal solitaires, qui continuent à tourner dans le ciel, reliés à la Terre par la seule force de la gravité, se croisent dans les ténèbres sidérales où rien n'arrête leur course, puis s'éloignent pour toujours les uns des autres. Sans mots à s'échanger. Sans promesses à tenir. Depuis le sol, leur course semble magique, les voir côte à côte évoluer, donne à croire en un couple uni dans une course folle ; pourtant, loin dans l'espace, le vide les sépare et rien ne peut les associer ni les réunir. Il y a de l'amertume dans cette vision de la vie, j'en conviens. Pourtant qui peut nier la poésie émanant justement de cette solitude que nous cherchons à rompre ? Comme les hommes cherchent de la compagnie, les rouleaux leur en donne une, imposture certes, mais qui fasse rêver... et c'est déjà beaucoup.
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