"le directeur de l'agence de publicité avait posé sur son bureau une étude et trois photos grand format en noir et blanc, et m'avait demandé de préparé dans la semaine trois message à adapter à ces photos. Toutes les trois représentaient de gigantesques oreilles.
Des oreilles ! ?
"Pourquoi des oreilles ? demandais-je.
_ Qu'est-ce que j'en sais, moi. Ce que je peux te dire c'est que c'est des oreilles. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus pendant une semaine."
C'est ainsi que je vécus une semaine durant dans la contemplation d'énormes oreilles. Avec du ruban adhésif, j'avais collé les trois clichés devant ma table, et je les regardais en fumant mes cigarette, en buvant mon café, en mangeant mes sandwiches, en me coupant les ongles.
Je me débrouillais pour achever le travail en une semaine, mais les photos étaient restées fixées au mur. Sans doute parce que je ne voulais pas me donner la peine de les décrocher, et que les regarder était entré dans mes petites habitudes quotidiennes. La vraie raison, cependant, pour laquelle je ne les avais pas jetées au fond d'un tiroir, était qu'à tout point de vue ces oreilles me séduisaient. (...)
Quelques jours plus tard, je décidai d'appeler le photographe qui avait pris les clichés et lui demander le nom et le numéro de téléphone de la propriétaire des oreilles.
"Mais pour quoi faire ? questionna le photographe.
_ Ca m'intéresse. Elles sont tout à fait ravissantes, ces oreilles.
_ Ouais les oreilles, ça oui..., marmonna-t-il. Parce que la fille elle-même elle casse pas grand-chose. Si c'est pour donner rencart à une minette, je peux te présenter un modèle qui a posé pour des maillots de bain l'autre jour.
_ Merci", lui dis-je, et je raccrochai.
"Pourquoi des oreilles ? demandais-je.
_ Qu'est-ce que j'en sais, moi. Ce que je peux te dire c'est que c'est des oreilles. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus. Ton boulot c'est de réfléchir là-dessus pendant une semaine."
C'est ainsi que je vécus une semaine durant dans la contemplation d'énormes oreilles. Avec du ruban adhésif, j'avais collé les trois clichés devant ma table, et je les regardais en fumant mes cigarette, en buvant mon café, en mangeant mes sandwiches, en me coupant les ongles.
Je me débrouillais pour achever le travail en une semaine, mais les photos étaient restées fixées au mur. Sans doute parce que je ne voulais pas me donner la peine de les décrocher, et que les regarder était entré dans mes petites habitudes quotidiennes. La vraie raison, cependant, pour laquelle je ne les avais pas jetées au fond d'un tiroir, était qu'à tout point de vue ces oreilles me séduisaient. (...)
Quelques jours plus tard, je décidai d'appeler le photographe qui avait pris les clichés et lui demander le nom et le numéro de téléphone de la propriétaire des oreilles.
"Mais pour quoi faire ? questionna le photographe.
_ Ca m'intéresse. Elles sont tout à fait ravissantes, ces oreilles.
_ Ouais les oreilles, ça oui..., marmonna-t-il. Parce que la fille elle-même elle casse pas grand-chose. Si c'est pour donner rencart à une minette, je peux te présenter un modèle qui a posé pour des maillots de bain l'autre jour.
_ Merci", lui dis-je, et je raccrochai.
On finit tous par s'attacher à un détail anodin de notre existence : évidemment, la propension qu'on peut avoir à se prendre d'affection pour une paire de godasse un beau matin est assez variable selon les gens, je veux dire, en termes d'intensité dans la démonstration... mais je ne connais pas grand monde qui refuse l'idée que du quotidien peut surgir l'insolite. A force de faire tourner les meubles chez moi pour m'inventer un changement de domicile virtuel chaque mois, j'ai fini par me persuader que nous sommes moins originaux que nous ne le croyons. Bon alors c'est vrai, il est difficile de réinventer l'eau chaude dans beaucoup de domaine de la création. Alors bon d'accord, on peut essayer de marier de nouvelles saveurs en cuisine... On peut aussi chercher à mettre la main sur un film introuvable... Le problème c'est que la volonté d'originalité procède de l'éveil à une certaine culture et que cette fichue culture nous fait finalement rechercher une originalité jamais satisfaite, parce que la découverte dans ce domaine ne fait que repousser sans cesse les limites du domaine qualifié de "banal, classique". Avec un peu de recul, ça paraît risible, mais j'ai aussi été un de ces crétins qui pendant leur études, n'avaient rien de mieux à faire que de se sentir vivre en préférant crever plutôt que d'être dix à avoir vu le dernier Godard. Evidemment, c'est assez pénible. Maintenant qu'il m'arrive d'apprécier un film pour seulement une réplique géniale ou un plan court dont j'apprécie la composition, je dois bien avouer qu'il était assez ridicule de chercher l'originalité du côté de l'absolu et que c'est sans doute beaucoup plus du côté de la banalité qu'il faut chercher. On est pas très loin du poncife plein de bon sens qui nous fait remarquer que si les pôles existent ce n'est pas pour s'annuler ni se combattre mais parce que l'un ne saurait exister sans l'autre - essayez donc d'être un homme sans femmes à qui le prouver.... Bon en tous les cas, il me plaît à moi de croire que ces fameux "classiques" ne sont pas si galvaudés et qu'il fait parfois - même souvent soyons généreux - bon remettre son nez dans ce qu'on dit être son pré carré. Même si ça risque de me prendre pas mal de temps et de me faire passer pour un ignorant auprès de pas mal de monde, j'essaie aujourd'hui de faire en sorte que ces classiques ne restent pas les classiques, mais qu'ils prennent un peu de sens pour moi : c'est quand même plus normal de les appeler "classiques" une fois qu'on les a vus, lus ou écoutés, non ? (quitte à jouer après les anticonventionnels en leur refusant l'épithète de "genial" - mais ça, c'est un autre problème).
Mais revenons à nos artiodactyles à l'instinct grégaire : il en va des classiques en photographie comme de la femme de sa vie : une fois les premiers mois passés, c'est du vu, du archi-connu même, mais on y revient quand même et on mentirait en niant qu'on s'y trouve chez soi et qu'on y prend plaisir - et j'ajouterai qu'on est pas à l'abri de ses surprises. Passons de l'autre côté de l'appareil cette fois : il existe, là aussi, une façon de pratiquer la photographie, de cadrer, de composer, de choisir ses sujets que l'on pourrait qualifier de "classique" (pour les plus généreux) et de "facile" (pour les plus malveillant ou les plus aigris, c'est selon). En général, sont qualifiés de "classiques", les prises de vues pour lesquelles on n'a apparemment pas pris énormément de risques : soit parce qu'on joue sur un ressort de l'humour qui joue le rôle d'un parachute, soit parce qu'on fait appel à une référence de maître qui vous garantit que comme c'est du déjà fait par un des Grands, ça passera pour accepter. Mais je ne crois pas très constructive l'attitude qui consiste à regarder de haut et à lâcher, comme un jugement définitifs, "boah, Boubat l'a déjà fait", ou alors "ça c'est du Klein". Pour me casser la nenette assez régulièrement à essayer de faire des photos qui sortent un peu du déjà vu tout en respectant les codes qu'on nous impose, je finis par me demander si ce n'est pas précisément ce genre de réflexion qui est à l'origine de l'autocensure appauvrissant la création et, pire, inhibant la créativité. La plupart de ceux à qui j'ai montré cette prise de vue où s'alignent ces petites vieilles tibétaines sur un bout de trottoir obliquement cadré m'ont simplement dit "... mmmf.. classique, classique mais efficace". C'est assez vrai, mais j'ai eu beau me torturer l'esprit après chacune des fois où j'ai entendu ça, je ne suis pas parvenu à comprendre pourquoi j'étais d'accord ni comment j'aurai pu éviter ce genre de commentaire : vous en connaissez beaucoup vous, des façon de cadrer un groupe de petites vieilles dans la rue qui évite à la fois la prise de vue de face qui fait photo souvenir vous ? Moi pas en tous les cas (et je cherche encore).
Que les choses soient pourtant claires : je ne cherche pas à défendre l'originalité supposées ou réelle de mes photos : je m'interroge juste, et ne pas trouver de réponse me rend sincèrement désépéré... "me rendait" devrais-je dire pour être exact. Parce qu'il y a quand même un point positif dans tout cela : quand tout le monde a fini par vous dire que vos photos ne sont qu'une pâle imitation de travaux antérieurs et quand vous avez fini par admettre que pleurer ne servait à rien (la douleur n'est qu'une information), il ne reste qu'un article au rayon des invendus : votre amour de la photo. Ca, personne ne peut me le prendre et que je fasse des photos "faciles" aux yeux de certains, des mauvais pastiches d'amateurs pour les autres, des débuts prometteurs pour d'autres encore ou tout simplement de "jolies photos" aux dires de ceux qui m'aiment et ne veulent pas me froisser, personne ne peut m'ôter le plaisir de shooter et de sentir que, à défaut de progresser, je m'achemine vers une approche de la photo qui m'est propre et dans laquelle je trouve un défi intellectuel et pratique intéressant à relever.
D'ailleurs, un honnête contre-jour sur lequel se découpe une silhouette a beau être un classique, il n'en reste pas moins difficile à réaliser quand on a pas encore franchi le pas du numérique - qui permet de vérifier immédiatement si le rendu est bon.
Il m'a fallu un sacré bout de temps avant d'avoir la certitude que j'avais bien le profil de cet homme sur les bord du Changjiang.
Mais revenons à nos artiodactyles à l'instinct grégaire : il en va des classiques en photographie comme de la femme de sa vie : une fois les premiers mois passés, c'est du vu, du archi-connu même, mais on y revient quand même et on mentirait en niant qu'on s'y trouve chez soi et qu'on y prend plaisir - et j'ajouterai qu'on est pas à l'abri de ses surprises. Passons de l'autre côté de l'appareil cette fois : il existe, là aussi, une façon de pratiquer la photographie, de cadrer, de composer, de choisir ses sujets que l'on pourrait qualifier de "classique" (pour les plus généreux) et de "facile" (pour les plus malveillant ou les plus aigris, c'est selon). En général, sont qualifiés de "classiques", les prises de vues pour lesquelles on n'a apparemment pas pris énormément de risques : soit parce qu'on joue sur un ressort de l'humour qui joue le rôle d'un parachute, soit parce qu'on fait appel à une référence de maître qui vous garantit que comme c'est du déjà fait par un des Grands, ça passera pour accepter. Mais je ne crois pas très constructive l'attitude qui consiste à regarder de haut et à lâcher, comme un jugement définitifs, "boah, Boubat l'a déjà fait", ou alors "ça c'est du Klein". Pour me casser la nenette assez régulièrement à essayer de faire des photos qui sortent un peu du déjà vu tout en respectant les codes qu'on nous impose, je finis par me demander si ce n'est pas précisément ce genre de réflexion qui est à l'origine de l'autocensure appauvrissant la création et, pire, inhibant la créativité. La plupart de ceux à qui j'ai montré cette prise de vue où s'alignent ces petites vieilles tibétaines sur un bout de trottoir obliquement cadré m'ont simplement dit "... mmmf.. classique, classique mais efficace". C'est assez vrai, mais j'ai eu beau me torturer l'esprit après chacune des fois où j'ai entendu ça, je ne suis pas parvenu à comprendre pourquoi j'étais d'accord ni comment j'aurai pu éviter ce genre de commentaire : vous en connaissez beaucoup vous, des façon de cadrer un groupe de petites vieilles dans la rue qui évite à la fois la prise de vue de face qui fait photo souvenir vous ? Moi pas en tous les cas (et je cherche encore).
Que les choses soient pourtant claires : je ne cherche pas à défendre l'originalité supposées ou réelle de mes photos : je m'interroge juste, et ne pas trouver de réponse me rend sincèrement désépéré... "me rendait" devrais-je dire pour être exact. Parce qu'il y a quand même un point positif dans tout cela : quand tout le monde a fini par vous dire que vos photos ne sont qu'une pâle imitation de travaux antérieurs et quand vous avez fini par admettre que pleurer ne servait à rien (la douleur n'est qu'une information), il ne reste qu'un article au rayon des invendus : votre amour de la photo. Ca, personne ne peut me le prendre et que je fasse des photos "faciles" aux yeux de certains, des mauvais pastiches d'amateurs pour les autres, des débuts prometteurs pour d'autres encore ou tout simplement de "jolies photos" aux dires de ceux qui m'aiment et ne veulent pas me froisser, personne ne peut m'ôter le plaisir de shooter et de sentir que, à défaut de progresser, je m'achemine vers une approche de la photo qui m'est propre et dans laquelle je trouve un défi intellectuel et pratique intéressant à relever.
D'ailleurs, un honnête contre-jour sur lequel se découpe une silhouette a beau être un classique, il n'en reste pas moins difficile à réaliser quand on a pas encore franchi le pas du numérique - qui permet de vérifier immédiatement si le rendu est bon.
Il m'a fallu un sacré bout de temps avant d'avoir la certitude que j'avais bien le profil de cet homme sur les bord du Changjiang.Et quant à se désespérer de ne pas avoir le génie de la composition ou la possibilité de voir des cérémonies de société secrète que les reporters de Géo eux-mêmes ou du National n'ont pas encore couvert, je rappellerai qu'on croise aussi des choses, des gens et des situations insolites au détour des rues. Je ne prétends pas avoir fait un cliché génial, mais l'accès de la population à l'eau à partir de ces bornes collective dans un quartier du Xi'an extra muros c'est bien une réalité quotidienne, mais avec une dose d'exotisme à peu de frais, non ? Bon alors vous voyez qu'on peut encore se débrouiller pour épater les copains à peu de frais... Et si ce n'est pas le cas, il vaut toujours mieux faire l'effort de remonter au créneau : une critique ne vaut que pour ce qu'on a fait ; c'est une illusion fort répandue de considérer qu'elle condamne aussi toute tentative future. Alors d'accord, on y laisse des plumes, ça blesse quand même et puis une critique malveillante, surtout venant d'un ami ça finit toujours par casser quelque chose en vous et entre vous. Mais bon c'est pas un drame...
"tout casse un jour ou l'autre, tout disparaît. nous vivons en changeant perpétuellement. Et la plupart des choses qui nous entourent disparaissent, tandis que nous changeons.
On ne peut rien à cette impermanence. Ce qui doit disparaître disparaît. Et reste tant que le moment de disparaître n'est pas venu... Sois plutôt reconnaissant à celui qui te meut d'avoir déclenché chez toi le changement : ce sont ceux qui te font miroiter les charmes de l'enlisement personnel dont il faut se méfier".
H. Murakami. Danse, danse, danse
"tout casse un jour ou l'autre, tout disparaît. nous vivons en changeant perpétuellement. Et la plupart des choses qui nous entourent disparaissent, tandis que nous changeons.
On ne peut rien à cette impermanence. Ce qui doit disparaître disparaît. Et reste tant que le moment de disparaître n'est pas venu... Sois plutôt reconnaissant à celui qui te meut d'avoir déclenché chez toi le changement : ce sont ceux qui te font miroiter les charmes de l'enlisement personnel dont il faut se méfier". H. Murakami. Danse, danse, danse

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