mardi 18 septembre 2007

La responsabilité commence avec l'imagination




Juillet 2007,
重庆(Chongqing), vers Chaotianmen.



Ce n'est pas encore cette fois-ci que je traiterai de ce fameux problème ethique dont je parlais précédemment. Il est évident que ce qui motive la recherche de prises de vues montrant la misère sociale, la tristesse et la maladie donne sérieusement à s'interroger sur son propre équilibre mental et sur le bien-fondé de sa pratique photographique. Je ne pense pas qu'il y ait d'usage malsain de la photographie... mais répondre à cette question, ou seulement me la poser, est au dessus de mes forces cette fois encore. Je remets donc à plus tard le moment d'aborder avec calme ce problème...
Au cours d'une promenade dans cette inhumaine capitale de province de Chongqing, dans une atmosphère polluée, embrumée et irrespirable comme seules savent les produire les Trois fournaises de la Chine méridionale, les hommes n'ont que deux visages : celui de la misère laborieuse... celui du sommeil. La première s'active en faisant fi de la chaleur étouffante... le second travaille à effacer la première, lorsque la sueur et la douleur de l'organisme réveillent dans un dernier sursaut la conscience et qu'il est devenu trop pénible, justement, d'être conscient de la situation... A dire vrai, au moment d'appuyer sur le déclencheur, je songeais à deux passages de livres en particulier...

"Jusqu'à y être confronté moi-même, je ne savais pas que la perte de la vision pouvait entraîner autant de crainte. Dans certains cas, cela peut aller jusqu'à vous enlever vos critères de valeur, ou des choses comme le courage et l'amour-propre qui existent en relation avec ceux-ci. Quand les gens essaient d'accomplir quelque chose, ils pensent tout naturellement à trois points : qu'est-ce que j'ai mené à bien jusqu'à présent ? Dans quelle position est-ce que je me trouve actuellement ? Qu'est-ce qui me reste à faire à partir de maintenant ? Si on enlève à quelqu'un les réponses à ces trois points essentiels, il ne reste plus que la peur, le manque de confiance en soi, et un sentiment d'extrême fatigue. Telle était exactement la situation où je me trouvais en ce moment. Le problème ne résidait pas tellement dans des difficultés techniques, la question était plutôt : jusqu'à quel point est-ce que je vais pouvoir me contrôler". (La fin des temps).

L'autre passage venait de La course au mouton sauvage. "Tout le monde a au moins une chose qu'il ne souhaite perdre à aucun prix. Bien souvent, jusqu'à le perdre, nul ne s'aperçoit ni n'est conscient que cette chose existait. Un être humain possède nécessairement un moyen terme entre ses désirs et son amour-propre, de la même manière que tout corps possède son centre de gravité".


Plus concrètement, cette photo est de celle que je classe dans les expériences (par opposition avec les exercices de style) : la prise de vue ne préjuge en rien du résultat et s'effectue sur une intuition fugace. Mais son résultat est source d'enseignement car elle me conduit à réviser certains jugements et à définir un peu plus ce que je voudrais voir devenir, à défaut d'un style propre, un rapport personel à la photographie. Il m'arrive de plus en plus de raisonner en noir et blanc : visualiser une scène dans la rue avant même de réfléchir au cadrage ou à la composition, en fonction de la répartitiond es taches de lumière. Si l'écart entre elles est conséquent avec des zones de transition et de dégradé, je me surprends à revenir sur mes pas pour tenter de suivre mon intuition. Mais la plupart du temps, l'instant magique est passé et l'éclairage a changé. La photo de rue requiert de ne jamais hésiter, ou alors de se débarrasser une bonne fois pour toute du principe du remord.





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