jeudi 20 septembre 2007

Le vent n'existe pas : c'est juste un terme générique pour désigner les déplacements d'air...

Août 2007,
Qinghai, route en direction de Heimahe (Chine)




Il y a des flous qui passent bien et puis d'autres qui sont calamiteux. Pour ceux qui pensent que le Noir et Blanc poétisent un peu facilement tout et n'importe quoi, je rétorquerai donc deux choses. La première c'est qu'une prise de vue en noir et blanc qui est ratée, est vraiment ratée. Facile donc de charmer en noir et blanc, mais le désastre n'arrive jamais à moitié. J'ajouterai qu'il est encore plus difficile à réaliser un flou esthétique dans ce domaine de l'argentique (d'ailleurs les meilleurs clichés de cette catégorie sont souvent des accident que pudiquement et sans modestie aucune nous essayons de faire passer pour des dérapages contrôlés...), pour la bonne et simple raison que les taches de lumières supportent assez mal les contours mal cernés. Dans le meilleur des cas, on tombe sur de l'art archi contemporain raté. Dans le pire des cas, c'est du grand n'importe quoi. Pour s'essayer à cet exercice prétentieux, j'en conviens, mais ô combien intéressant (surtout si vous avez la chance de pouvoir faire vos tirages après), il me semble plus judicieux de commencer avec des séries de portraits (la gestion du flou dans le domaine de la photographie paysagère, sportive ou architecturale étant toujours un peu difficile à se réaliser tant le flou fait partie intégrante de ces domaines en temps normal avec des codes inhérents et un seuil d'acceptation propre également).

Il m'a fallu près de deux heures pour obtenir la complicité de cette petite Tibétaine qui regagnait son hameau de Heimahe, sur les bords du Qinghai Hu dans les piémonts tibétains. A la différence de la photo de rue qui s'impose comme un exercice pratique en terme de gestion des sujets photographiés, le portrait en huis clos en mouvement (M.P.C.S.), permet de s'attacher à d'autres problèmes, notamment le fameux paradoxe de la socialisation du sujet : le portrait se veux par essence une révélation de la personnalité à un moment n de la vie d'un être humain. Or pour rendre au mieux cette personnalité, il est indispensable de mettre en confiance le sujet (sinon le M.P.C.S se transforme en photo à l'arraché de rue - S.P). Ce faisant, la complicité qui s'installe tue nécessairement (au moins dans un premier temps, le naturel et le spontané avec lequel le sujet se positionnera vis à vis de votre appareil. Dans le cas du M.P.C.S, s'ajoute la difficulté pratique suivante : la promiscuité rend indispensable le consentement du sujet à être photographié (sauf si vous tenez absolument à ce que les récriminations de cette personne vous empoisonne le reste du voyage). Il y a donc une difficulté majeure à remplir : gagner la confiance tout en parvenant à se faire oublier jusqu'au moment de déclencher l'appareil.

Généralement, je considère qu'il se passe une vingtaine de minutes entre le moment où la confiance du sujet est acquise et celui où il regagne ses tics, habitudes et recouvre son comportement naturel. Il s'agit bien sûr d'une variable qui n'observe aucune règle universelle, mais il est rare que le cliché soit satisfaisant s'il est pris dans les 15 minutes suivant le moment où j'ai fait comprendre à un sujet que je voulais le photographier. Dans le cas de cette gamine, le temps long s'explique sans doute par la confrontation avec un étranger et dans la jeunesse du sujet - les enfants ne tiennent pas en place...

Une fois parvenu au moment n + 15/20 minutes, le flou s'impose comme un nécessité : je voulais absolument éviter un sourire complice (qui relève plus des portraits fixes ou du vol à l'arraché caractéristique de la S.P.). Pour parvenir à soutirer une prise de vue à cette enfant qui jouait rigolait désormais en me voyant, j'ai donc du attendre l'intervention d'un Tiers (en l'occurence un arrêt impromptu sur la route qui a capté l'attention de tous les voyageurs. Trois coup de levier au 60ème et un petit coup de diaphragme pour tenter d'agrandir la profondeur de champ (sans succès, je préfère être honnête). des trois clichés pris, seul le premier est satisfaisant : il offre un flou relativement acceptable (les tirages papier supportent sans problème un agrandissement jusqu'au 30x40 sans perte de piqué dramatique) et ne perd pas totalement le niveau de contrast global qui généralement se perd lorsqu'on shoote à contrejour depuis un intérieur sombre. La moue de la gamine est également satisfaisante au vue de ce que je recherchais puisque je n'ai ni un sourire, ni une franche hostilité : j'ai retrouvé dans ce visage d'enfant une expression de lassitude que j'avais tenté de capturer plusieurs fois dans les rues de Paris au cours d'une série de photos ayant pour titre "désoeuvrement".

Enfin, si le flou m'intéresse c'est qu'il est touche à la question identitaire. Sans rentrer dans le débat portrait-miroir du réel/portrait-fiction, j'avoue que ce qui m'intéresse derrière cette technique photographique qui consiste à débrayer le boîtier pour brouiller l'image rendue nette par l'autofocus, c'est ce fascinant paradoxe qui veut que l'on donne une profondeur (artistique je ne sais pas, mais au moins identitaire) à un/une inconnu(e) sur le rouleau de pelloche en lui supprimant justement de sa concrétude. Je crois que c'est là tout le charme du flou artistique : un plein qui repose sur une deconstruction. Il n'y a pas de nom flou ou imprécis, mais il y a des photos qui le sont. C'est assez amusant quand on on y songe. L'anonymat est une vertu de la photographie de portrait pour cette première raison mais aussi parce qu'un nom viendrait irrémédiablement induire en erreur sur la personne. un nom donne une information. Un flou artistique laisse au contraire la place à l'imagination. Un nom "conduit à penser que...", le flou graphique "donne à penser que...". L'acte nominatif est un inducteur d'idées toutes faites alors que le portrait flou invite à un remplissage libre.

En songeant à tout cela sur les bords du Qinghai Hu, m'est venue l'envie de relire un dialogue de La course au mouton sauvage à ce sujet :

_ "Pourquoi donne-t-on des noms aux bateaux et non aux avions, demandais-je au chauffeur. pourquoi
Vol 971 ou Vol 326, alors qu'on pourrait tout aussi bien dire Vol Muguet ou Vol Pâquerette ?
_ Sans doute parce qu'il y a beaucoup plus d'avions que de bateaux. c'est un produit de masse.
_ Vous croyez ? Les bateaux sont aussi un produit de masse. il y en a même plus que des avions.
_ Mais... En pratique, reprit-il après quelques secondes de silence, il en va de même avec les bus dans les villes, on ne saurait donner un nom à chacun d'eux.
_ Ce serait pourtant formidable, un nom pour chaque bus ! S'exclama ma girlfriend.
_ Mais les passagers en viendraient à choisir leur bus selon leurs goûts. De Shinjuku à Sendagaya, on prendrait la Gazelle, mais pas le Mulet, dit le chauffeur.
_ Qu'en penses-tu ? demandais-je à ma girlfriend.
_ C'est sûr, je ne prendrais pas le Mulet, répondit-elle.
_ Pensez donc au pauvre chauffeur du Mulet, fit remarquer tout à son propos le chauffeur. on ne peut pourtant rien lui reprocher.
_ Absolument rien, non, dis-je.
_ Peut être, dit-elle, mais je monterais quand même dans la Gazelle.
_ Vous voyez bien, dit le chauffeur. C'est là qu'est le problème. si les bateaux ont un nom, c'est une survivance des coutumes d'avant la production de masse. On leur donnait des noms de la même manière qu'on en donnait aux chevaux. Le principe est identique. les Avions aussi étaient utilisés comme des chevaux et avaient tous un nom : Spirit of Saint Louis, Enola Gay, par exemple. il y avait un échange sur le plan de la conscience.
_ Vous voulez dire que le concept du "vivant" est ici fondamental ?
_ Exactement.
_ La finalité serait donc secondaire en matière de nomination ?
_ Oui. La finalité se contente d'un chiffre. Voyez les Juifs à Auschwitz."

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