samedi 22 septembre 2007

Si je pars l'éternité est là... et j'ai le droit de dire "je vous aime"




Août 2007,
Train de marchandises en partance pour la mine de Jingtieshan (Corridor de Hexi, Province du Gansu), Chine.












En général, mes choix suivent mes préfèrences (mais ce n'est pas toujours le cas). Soyons honnête : je photographie plus volontier des sujets féminins que des hommes. Je mets évidemment de côté la question des enfants et des vieillards : ces deux catégories de portrait - en situation ou non - méritent qu'on s'y consacre dans un article spécifique. Je tiens cependant à préciser que ce choix délibéré ne procède pas seulement d'une affinité sentimentale ou d'une quête esthétique : photographier l'autre sexe c'est aussi une manière d'apprendre de la vie. Pour les gens timides (dont je fais encore partie), le portrait présente cette difficulté majeure d'obliger à faire face avec détermination et froideur à un autre être vivant doté d'un conscience et d'une faculté de jugement. Autrement dit, photographier l'autre, c'est arriver à faire abstraction du jugement de l'autre sur soi, sa pratique photographique et par glissement, sur sa personnalité.



Lors de quelques essais pratiqués dans la métro parisien sur de parfaites inconnues en train de lire (une série prétentieusement intitulée "femmes d'un soir", dont je mets un échantillon ci-dessous), j'ai tenté de mettre au point une technique qui me permette de contourner la démarche du M.P.C.S. (conserver le naturel voire passer inaperçu au moment de la photo) tout en me permettant d'obtenir des résultats techniques satisfaisants (mise au point, exposition). Je n'ai pas honte d'avouer que je maîtrise encore fort mal la prise de vue à l'arraché et qu'il me faudra probablement de nombreuses années de pratique avant de me détacher des habitus liés à la pratique photographique avec boîtier réflexe.

En fait, photographier une jolie femme ou une inconnue à laquelle on trouve un certain charme dans la tenue ou le maintien, n'est pas un sujet si anodin ni accessoire : dans le fond, se focaliser sur un joli profil ou une ligne de nuque qui ennivre nos sens c'est un peu comme succomber au charme d'un coucher de soleil : la photo que l'on prend alors n'a rien d'important que de personnel et de circonstantiel. Toute la prise de vue repose sur un fait (la beauté de l'inconnue, la grandeur du paysage, la majesté d'un éclairage) qui conduit bien souvent à passer à la trappe le cadrage et la composition. Mais un bon sujet photogénique ou un paysage splendide ne font pas une bonne photo. Me forcer à prendre des portraits d'inconnues, c'est aussi me contraindre à dépasser la recherche du sujet parfait (une illusion commune de débutant en photographie). Pas évident, j'en conviens, mais au finish, je dois bien avouer que j'ai fini par ne plus conserver ma pelloche pour les seuls enfants/vieillards/femmes et hommes dont je trouvais le profil agréable au regard. De fait, les séries d'inconnues se resssemblent tristement et lorsqu'un peu de pratique s'ajoute à l'oeil, je dois dire que rien (sinon peut être la beauté inhérente au sujet photographié) ne me retiens de jeter ces portraits à la poubelle. Photographier des inconnues, c'est donc pour moi un moyen d'exorciser une tendance propre au débutant que j'ai été et que je resterai encore longtemps : accorder au sujet le primat sur la technique.



Août 2007,
Xi'an Express (province du Sha'anxi), Chine.



Bon, restons honnête tout de même : il n'en demeure pas moins vrai que j'affectionne particulièrement la prise de vue d'inconnues parce que ce type de portrait à l'arraché me conduit souvent à songer que j'échoue dans les bras de ces personnes. La raison en est simple : prendre une photo puis s'enfuir, c'est en fait s'offrir un rêve à peu de frais. C'est flirter sans risques ni contraintes (et je ne peux, de ce point de vue, reprocher aux sujets que j'ai photographiés de s'être parfois insurgés contre cette manière de pratiquer la photo). Il y a un peu d'un romantisme d'adolescence qui s'attarde dans cette manière de traîner dans la rue et de saisir sur le vif une silhouette féminine avant de gagner d'autres horizons. Cela ne coûte rien en apparence et l'auteur de la prise de vue fait un pas de plus vers l'immortalité, vers un absolu qui, comme l'écrit bien Broch dans les Somnanbules, chez les êtres humains n'existe qu'en négatif :

"L'amour est un absolu, Elisabeth, et dès lors que l'absolu doit s'exprimer dans le terrestre, il va donner dans le pathétique, puisqu'il est par essence indémontrable. Et comme il devient alors horriblement terrestre, le pathétique est toujours ridicule : voyez le jeune homme qui met un genou à terre pour vous rendre sensible à ses désirs multiples. Quiconque aime une personne doit se bien garder de ces démonstrations.

Il n'y a qu'un véritable pathétique, il a un nom : l'éternité. Et comme l'éternité n'existe pas chez l'homme de manière positive (nous sommes des mortels) il faut que cette éternité se fasse négative chez nous et ces deux mots la désignent : "jamais plus". Si je pars, l'éternité est là, vous m'ête séparée d'une distance aussi large que l'éternité... et j'ai le droit de dire que je vous aime".



Il est doux de retomber de temps à autre en adolescence, de prendre d'un coeur léger son boîtier pour arpenter les rues comme on déclare la guerre à l'autre sexe au nom de son propre coeur, et de voler des portraits d'iconnues pour lesquelles il nous sera loisible de reconstituer face aux épreuves papiers, une histoire, une vie, une existence à notre convenance. Il y a de l'insolente impertinence et de la lâche et délicieuse irresponsabilité à shooter ainsi sans se retourner, en songeant en son for intérieur à ces mots auxquels j'ai longtemps cru et que j'assortis aujourd'hui de beaucoup de nuances et de réserves :

"(...) Je crois, et d'une foi profonde, qu'il faut une terrible exacerbation de l'étrangeté, élevée pour ainsi dire à l'infini, pour qu'elle puisse virer en son contraire, devenir la connaissance absolue et faire éclore ce qui hante l'amour comme son tout inaccessible et le constitue : le mystère de l'unité. D'une lente accoutumance, d'un apprentissage de l'intimité, il ne sort aucun mystère".

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