dimanche 23 septembre 2007

Thank you Mister Wong...


Août 2007,
Xi'an (Province du Sha'anxi), Chine.





"En général, je m'embrouille légèrement quand je dois parler de moi. Je me prends les pieds dans cet éternel paradoxe : qui sui-je ? Certes, du point de vue de l'information pure, personne au monde ne peut dire autant de choses sur moi que moi-même. Mais dès qu'il est question de ma personne, le moi-narrateur s'applique désespérément à éliminer ou sélectionner certaines informations - à cause de divers intérêts, ou à cause d'un sens des valeur ou d'un degré de sensibilité qui me sont propres. Et dans ce cas, quelle est la valeur objective du portrait que je brosse de moi-même, jusqu'à quel point est-il conforme à la réalité ? C'est un point qui me tracasse. Qui m'a tracassé toute ma vie, en fait.
Il semble que la plupart des gens n'éprouvent pas une telle crainte ou angoisse et tentent au contraire, dès qu'on leur en donne l'occasion, de parler d'eux-mêmes avec une surprenante franchise. Ils vous diront par exemple : "Je suis quelqu'un d'honnête et d'ouvert à un point presque ridicule", ou encore : "Je suis hypersensible, et cela me pose des problèmes relationnels", ou bien : "Je suis très doué pour deviner les sentiments d'autrui.". Mais moi, j'ai vu je ne sais combien de fois des hypersensibles proclamés blesser autrui sans raison apparente; des gens honnêtes et ouverts se trouver des tas d'excuses pour obtenir à tout prix ce qu'ils voulaient, sans même se rendre compte de ce qu'ils faisaient. Quant à ceux qui se disent douer pour comprendre leurs semblables, je les ai souvent vus se livrer à des flatteries aussi viles que transparentes. Alors en conclusion, que savons-nous réellement de nous-mêmes ?"

Sur ces entrefaits, je souhaiterais dire qu'à moi aussi, il me plairait de parfois pouvoir réécrire l'histoire en disant "à 6 ans Papa m'a mis un appareil dans les mains et m'a dit : tiens, shoote. De là est venue ma passion pour la photographie". Cependant, malgré tout le respect et l'admiration que je voue à mon père, il serait foncièrement hypocrite de ma part de prétendre que le déclic est venu d'une touche paternelle. Je ne chercherai donc pas à mentir, ni par réécriture, ni par ommission. Je profite de ces quelques instants de rédaction hebdomadaire pour rendre un hommage (pas le premier, j'en ai conscience) à Monsieur Wong Kar Wai. Il n'est pas très original de se tourner vers les maîtres de la caméra lorsqu'on cherche à justifier ses ambitions patentées de photographe. J'irai même jusqu'à dire qu'il est assez pathétique de se réclamer du génial auteur de Happy Together lorsqu'on fait de la photo. Malgré tout, c'est bien à Wong Kar Wai que je dois d'avoir cessé de prendre des photos souvenir de vacances pour m'essayer à une production plus exigente.

Curieusement, ce n'est pas à l'esthétique parfaite d'In the Mood for Love (qu'à ma décharge je confesse avoir vu au cinéma trop jeune pour apprécier) ou aux plans géniaux et sensuels de l'épique 2046 que je dois mes premiers pas de nuit, un boîtier à la main. Ce n'est un secret pour aucun de ses fans, Monsieur Wai est passé maître dans la composition en basse lumière, avec un sens de la mise en scène et du décors, et sait exploiter les détails et objets de la vie quotidienne dans lesquels s'expriment, davantage que sur les visages inexpressifs ou ambigus de ses acteurs, les sentiments des différents protagonistes. Avant même de dire que les objets ont une histoire, ils sont l'histoire des gens. Ma première dette à l'endroit de Monsieur Wong est donc d'avoir su apprécier les décors simples et banals, pour y glisser une existence : d'avoir su réconcilier dans ma pratique photographique le décors et l'échelle humaine. Je ne crois pas qu'il m'arrive encore aujourd'hui de faire autre chose que du portrait en situation - même dans les cas très rares où je tiens à amasser du matériel pédagogique et documentaire pour les petits vauriens qui me servent d'élèves.




Août 2007,
Ruelle de Kangding (piémont Tibétain, Province du Sichuan), Chine.



Si je tiens à remercier dans ces lignes Monsieur Wong c'est surtout pour m'avoir fait comprendre la difficulté de travailler la lumière à travers l'opaque grille de la couleur. Car la photo est essentiellement une histoire de gestion de la luminosité. C'est une chose que l'on oublie facilement avec le numérique ou lorsqu'on pratique la couleur en se focalisant sur le rendu des teintes... un travers que je n'ai pas fini de corriger. Dans les premiers temps, imiter Wong Kar Wai consistait pour moi à choisir une jeune femme au visage fantomatique et à tirer son portrait dans des ruelles humides et mal éclairée à la pelloche fuji (teintes verdâtres et bleutées). Or à bien y regarder le réalisateur de Nos Années Sauvages n'est pas tant adepte des scènes de clair-obscur que de compositions au contraire très contrastées ; mais chez lui le contraste ne repose pas sur une opposition clair/obscur générale : tout vient de ce que l'éclairage est soigneusement sélectif : il se pose distinctement sur quelques objets et une partie du corps ou des vêtements. C'est par opposition entre ces tâches de couleur et le reste de la scène, baigné dans une pénombre, là aussi calculée, que Monsieur Wong nous raconte comment les hommes et les femmes depuis des siècles s'aiment, mais ne se comprennent pas et passent à côté les uns des autres en se blessant. C'est dans le huis clos suffoquant du petit court métrage qu'il a réalisé pour le compte du collectif Eros (aux côtés d'Antonioni et de Soderbergh) que j'ai fini par me rendre compte de cette savante maîtrise : loin du souffle épique de 2046 et des sentiments humains trop finement cernés d'In The Mood for Love. Depuis, je choisis bien plus des scènes de rues où s'observent un violent contraste entre les quelques zones les plus éclairées et celles laissées dans l'ombre... Jusqu'au jour où, moi aussi, je serai capable d'atténuer la véhémence du contraste pour lui faire raconter une histoire... (on peut rêver non ?)


Juillet 2007,
Train entre Kangding et Xining (Provinces du Qinghai et du Sha'anxi), Chine.




Enfin, si je professe toute mon admiration et témoigne de ma reconnaissance à Monsieur Wong en ces lignes (qu'il ne lira probablement jamais), c'est pour avoir réalisé Chungking Express (qui est et demeurera je crois à jamais mon film préféré, celui que je revois chaque fois que l'envie de tomber amoureux me prend et que je n'ai pas honte de succomber à l'illusion référentielle). De cette oeuvre en partie autobiographique, m'est venu le déclic. Caméra d'épaule, tourné en 4 semaines avec un budget ridicule et des acteurs au sommet de leur art, dans un décors urbain trépidant et inhumain, Chungking Express a surtout achevé de me réconcilier avec le décors des ruelles qui impose une pratique photographique faussement brouillonne. Depuis, moi qui marchais dans la rue tendu vers la destination finale ou fuyant le regard des gens, je m'attarde, lève le nez et fait suivre l'appareil. J'écoute les bruits qui m'environnent, tâche de comprendre ce qui se passe sous mes yeux avant de commencer à cadrer. J'inscris dans ma mémoire (car elle seule restera pour témoigner de l'importance de ce que j'ai capturé sur mes rouleaux) une bribe d'histoire, un son, des paroles prononcées dans une langue que je connais pas. Pour le dire simplement, merci Monsieur Wong Kar Wai d'avoir su me faire descendre dans la rue avec l'envie de récolter, plus que des images, des bouts d'histoires, en m'apprenant qu'il n'est pas de laids décors, de tristes tropiques ou de sujets indignes d'être photographié. Et même si, une fois le pli pris, se pose la difficile question de savoir où s'arrêter dans la quête de l'intimité d'autrui - j'en parlerai, c'est promis, si si ! - il vaut toujours mieux s'interroger sur sa pratique une fois la chose enclenchée qu'attendre d'avoir la solution parfaite pour se lancer... l'écrivain se pose la question de savoir s'il doit ou non laisser passer un passage de son manuscrit ; nous attendons toujours de lire le roman de ceux qui ont vainement cherché à écrire parfaitement d'une seule traite...

1 commentaire:

Tristan Verdier a dit…

Des photos asez dingues, bcp plus idignes d'un pro que les miennes!

Je suis bluffé...