
Juillet 2007,
esplanade de la gare routière longue distance de Xining (Province du Qinghai), Chine.
"A ce moment-là, tu sais ce que j'ai pensé ? Je me suis dit : Le monde, vraiment, c'est étrange : il y a des centaines, des dizaines de millions de camphriers dans le monde - évidemment ce n'est pas obligé que ce soient des camphriers - et le soleil qui brille, ou la pluie qui tombe sur eux, et, selon les cas, des dizaines, des centaines de milliers d'oiseaux viennent se percher sur leurs branches ou prennent leur envol. Et d'imaginer ce spectacle, je ne sais pas pourquoi, ça m'a rendu très très triste.
_ Pourquoi ?
_ Peut être parce que le monde est plein d'innombrables arbres, d'innombrables oiseaux, d'innombrables chutes de pluie. Malgré cela, il me semblait que moi je ne pouvais comprendre qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. Eternellement. Je me demandais si ce n'était pas ça la vie, vieillir et puis mourir en n'ayant jamais compris qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. De penser ça, ça m'a rendu infiniment triste, et je me suis mise à pleurer toute seule, et en pleurant, je me disais : je voudrais bien que quelqu'un me serre fort dans ses bras. Alors j'ai pleuré, et pleuré toute seule sur mon lit d'hôpital... Et puis le soleil s'est couché, il s'est mis à faire sombre, les oiseaux ont disparu. Ce qui fait que je ne pouvais plus voir s'il pleuvait ou pas."
_ Pourquoi ?
_ Peut être parce que le monde est plein d'innombrables arbres, d'innombrables oiseaux, d'innombrables chutes de pluie. Malgré cela, il me semblait que moi je ne pouvais comprendre qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. Eternellement. Je me demandais si ce n'était pas ça la vie, vieillir et puis mourir en n'ayant jamais compris qu'un seul camphrier et qu'une seule chute de pluie. De penser ça, ça m'a rendu infiniment triste, et je me suis mise à pleurer toute seule, et en pleurant, je me disais : je voudrais bien que quelqu'un me serre fort dans ses bras. Alors j'ai pleuré, et pleuré toute seule sur mon lit d'hôpital... Et puis le soleil s'est couché, il s'est mis à faire sombre, les oiseaux ont disparu. Ce qui fait que je ne pouvais plus voir s'il pleuvait ou pas."
Tout irait bien si la photographie se contentait de donner à voir la misère humaine ; telle qu'elle est. Malheureusement, à l'instar de la caméra ou même de la radio, le boîtier d'un appareil photo est un medium qui, à défaut de déformer, diminuer ou amplifier, transforme la réalité. La première imposture de la photo dite "sociale" réside d'abord dans un problème général lié à la transmission de l'information. Tout le monde sait qu'un fait brut est impossible à rapporter : même les laconiques dépêches de l'AFP opèrent une sélection. Mais je ne tiens pas particulièrement à traiter en ces lignes le problème de l'altération que constitue le medium en général (que ce soit la déperdition de sens lié au filtre du langage ou le travestissement de la réalité visuelle qui provient de ce qu'un médium procède d'un découpage du continuum de la réalité visuelle et auditive).
La misère humaine en photographie, c'est : le taux fréquentiel d'une situation s cumulé à ladite situation s, multiplié par le niveau d'éducation et d'aisance matérielle du spectateur, multiplié par le degré d'intensité dramatique de la mise en scène photographique, divisé par l'éloignement physique qui sépare le spectateur du lieu de la situation s.
La misère humaine en photographie, c'est : le taux fréquentiel d'une situation s cumulé à ladite situation s, multiplié par le niveau d'éducation et d'aisance matérielle du spectateur, multiplié par le degré d'intensité dramatique de la mise en scène photographique, divisé par l'éloignement physique qui sépare le spectateur du lieu de la situation s.
On pourrait encore ajouter à cette liste de base, de nombreux autres coefficients qui tiendrait à l'état mental du spectateur, à sa propre histoire etc. mais ceci n'apporterait pas grand chose de plus en ce sens que l'idée, ici, est avant tout de montrer que la misère sociale en photographie n'est jamais autre chose que le laborieux résultat, voulu, calculé, produit par un processus d'élaboration dans lequel entrent en ligne de compte divers facteurs variables. Ceci pour en finir avec l'idée un peu illusoire qui veut qu'à la différence de l'écrit ou de la vidéo, la photo dans sa fixité est fondamentalement honnête : ce qui change, c'est l'objet de la manipulation, mais cette dernière demeure. La vidéo et l'écrit jouent sur la trame narrative pour travestir la réalité (que ce travestissement soit ou non volontaire) ; en photo, la manipulation est plus perverse : en l'absence de "l'image d'après" la photo crée un vide informatif qu'elle ne comble pas : on se passe alègrement d'une légende ou d'une voix off dans un documentaire vidéo. Une photo sans légende est structurellement orpheline. Cela ne veut pas dire qu'elle est objective ou neutre : elle est, du strict point de vue informatif, nulle, équivalente à zéro. Sa valeur esthétique, qui procède d'une appréciation personnelle du spectateur, n'en est pas diminuée mais cette dimension de la prise de vue ne suffit pas à donner au contenu de l'image sa valeur informative.
Il y a donc une malhonnêteté fondamentale dans la photo dite "sociale" puisque photographier la misère humaine consiste à donner à voir un produit non fini, dans lequel la propension du spectateur à culpabiliser, à s'identifier à la victime, à dramatiser la scène qu'il voit ou au contraire à relativiser l'ampleur de la catastrophe présentée est TOUT AUTANT une donnée constitutive de ce champ de la pratique photographique. La photo qui ouvre ce message a été prise à Xining ville reculée du Qinghai, en Chine. Prise aux aurores, le froid du matin, qui fait se crisper les petites mains de l'enfant sur son thermos de thé, explique également l'absence presque totale de tiers dans le reste de l'image. Sans ces quelques mots de contextualisation et la légende qui accompagne la prise de vue néanmoins, cette photo ne dit rien : elle pourrait tout aussi bien se dérouler dans une banlieue de Kaboul, voire même n'avoir aucune vocation "sociale". Par exemple, sans indication aucune, telle personne pourra dire en voyant cette photo, "quelle tristesse" ; une autre s'exclamera "qu'il est mignon ce gamin" ; une autre encore se fixera sur des aspects techniques (cadrage, composition, contrastes) pour m'en faire compliment ou au contraire émettre des réserves etc. etc. Dans tous ces cas, ce qu'il faut retenir de ces diverses réactions, c'est que la photo en soit est inachevée : ce qui la complète c'est la réaction du spectateur. Plus encore : sans cette réaction, votre photo est interchangeable : qui nous dit que cette photo n'est pas qualifiable parmi les "photos sportives" parce qu'elle montre une famille qui fait la queue à l'aube devant l'hippodrome ? Un peu tiré par les cheveux, j'en conviens, mais reconnaissez que rien ne voue cette prise de vue à devenir un portrait de la misère sociale en Chine. Ce qui donne à la photo sa coloration "sociale", c'est bel et bien le regard du spectateur - un documentaire vidéo ou un article n'attendent pas l'opinion ou la réaction de l'audimat/lectorat : ils ont déjà et toujours leur épithète et leur vocation informative avant même d'être présenté au public. Le photographe doit construire artificiellement sa vocation. En ce sens, il est à la fois plus libre (une photo est un matériau brut), et plus inféodé à la réaction de son public...
Août 2007,Ruelle de Kangding, piémonts tibétains (province du Sichuan), Chine.
La photo sociale est donc problématique parce qu'elle est aléatoire. S'ajoute à cette situation délicate, un autre problème que j'ai déjà évoqué dans des messages antérieurs : celui des intentions du photographe. En effet, une fois acceptée et reconnue la vocation sociale d'une oeuvre photographique, il reste un malaise : de quel droit, pourquoi, pour quel motif et au nom de quoi le photographe s'est-il intéressé au spectacle de la misère humaine ? Il est difficile de répondre à cette question. J'ai bien une réponse personnelle à cette question mais elle ne regarde que moi et dérangera à mon avis pas mal de monde. Nous autre voyageurs issus des pays nantis et arpentant la planète dans sa partie tiers-mondiste pendant nos luxueuses heures "en trop" de vacances, n'avons ni l'excuse, ni la carrière de Monsieur S. Salgado pour nous justifier. Lorsque Monsieur Salgado s'est mis, après plusieurs longues années d'enseignement du fait économique et social, à photographier la misère de son pays (le Brésil), il avait alors le désir sincère et justifié de reprendre contact avec les realia qu'il ne voyait plus qu'en chiffres et statistiques. Son esprit était prêt pour voir, comprendre et donner à voir la misère et ses mécanismes. Sa réponse à Susan Sontag qui avait eu l'indécence de lui objecter qu'il était un poète de la misère, ne pouvait être plus juste lorsqu'il déclara qu'il n'avait rien à se repprocher étant originaire du pays dont il montrait la misère et surtout, que le refus de la poétisation de la misère était un complexe développé par les pays colonisateurs qui souffraient de ce cadavre dans le placard. Mais nous autres nantis n'avons pas cette excuse ni cette possibilité. Je dirai même que le mode de voyage importe peu : ce n'est pas parce qu'on visite un pays en le parcourant en tenue de clochard, en dormant à la dure et en trekkant comme des pionniers, des vrais, que l'imposture cesse : notre photo sociale, et partant la mienne, a quelque chose de suspect dans ses intentions.
Alors bon c'est vrai : le motif invoqué (qui peut être réellement sincère) généralement est le désir d'information. Informer "les autres" bien sûr, nos semblables, les autres nantis quoi. Que ce soit pour le compte d'un journal, d'une agence de presse, ou d'une association caritative ou ayant pour vocation de diminuer la misère humaine du globe, ce motif existe bel et bien. A ce niveau, il y a d'ailleurs une série de pièges qu'il faut absolument éviter mais qui prouvent combien nous sommes sincèrement émus au moment de photographier cette misère d'autrui ; le premier de ces pièges consiste à faire suivre la prise de vue de l'obole généreuse qui récompense la victime, qui l'indémnise... je ne rechigne pas à monter au créneau pour dénoncer la misère sociale, mais il me semble qu'il est à la fois hors de saison et incohérent d'acheter le droit à la pauvreté. L'autre grand piège (qui est un corollaire fréquent du premier) consiste à verser dans l'empathie et à adapter sa photo et sa prise de vue au niveau de misère ou à la situation du sujet. Il me semble que sur ce point, la socialisation du sujet photographié est non seulement inaproprié mais, pire encore, mensonger : la photo sociale est idéalement anonyme ou n'est pas : il faut certes photographier un homme que vous avez mis en confiance ou qui accepte que vous donniez à voir à d'autre sa situation. Mais j'essaie toujours, coûte que coûte de ne jamais franchir le pas qui me sépare du "je photographie un être vivant dans une situation miséreuse" du "je photographie Gilbert mon ami miséreux". La photo sociale, déjà passablement indécente dans son principe, se doit de rester intègre au moins sur ce point : que vous ayiez été "adopté" par une famille des favellas de Rio ou que vous ayiez mis 7 ans avant de vous faire accepter par un village reculé de l'Afghanistan ne change rien au problème : la photo d'amis n'est pas une photo sociale. Je considère qu'il y a là un "piège" parce que c'est un points qui rend suspect la photo sociale : ne photographeriez vous pas vos "amis" uniquement dans le but de vous faire mousser ? ou pire encore : "ces miséreux ne sont-ils pas vos "amis" uniquement pour servir vos ambitions de photoreportage ?"...
Pourtant, malgré tous les problèmes éthiques et pratiques qu'elle pose, la photo sociale doit continuer à exister : Parce qu'il faut contiuer à satisfaire la curiosité insatiable de ceux qui photographient et de ceux qui regardent... Parce qu'il faut continuer à dénoncer les injustices sociales que la mondialisation alimente ou fait naître...
Je crois, et d'une foi sincère, qu'il faut également savoir, au coeur de sa pratique photographique, laisser des moments de pure intuition et mettre quelques instants durant le questionnement au rang des accessoirs. Je crois que la photo sociale existe et que la soi-disant poétisation de la misère dont on accuse de nombreux photoreporters ne devrait pas être définitivement reprochée : les images chocs du World Press Photo récompense une photo pour une oeuvre photographique tout entière. La photo sociale est un art, mais un art sériel, qui n'a pas à rougir de prendre pour objet d'inspiration ou d'étude, les inégalités sociales. Il me semble que consacrer une existence toute entière à la recherche de clichés qui montre la variété des situations humaines, sa tristesse et sa joie mérite mieux qu'un jugement froid du genre "votre voyeurisme est indécent". Après tout, il est bien des gens qui considèrent que pour se sentir vivre il faut faire du parapente ou de la moto tous les week-end et épater les copains au bureau avec les photos prise au portable... Je préfère m'enfermer dans cette forme de voyeurisme sincèrement curieux de l'Autre à l'égoïste mesquinerie photographique de ceux qui photographie leur exploit en gros plan. Mais qui suis-je pour juger de la façon des autres d'utiliser la photographie ? Après tout la misère humaine revêt tant de visages : la nôtre n'est pas sociale mais elle existe et a pour nom : égocentrisme... il faut bien que certain se chargent de la prendre en photo aussi...
Pourtant, malgré tous les problèmes éthiques et pratiques qu'elle pose, la photo sociale doit continuer à exister : Parce qu'il faut contiuer à satisfaire la curiosité insatiable de ceux qui photographient et de ceux qui regardent... Parce qu'il faut continuer à dénoncer les injustices sociales que la mondialisation alimente ou fait naître...
Je crois, et d'une foi sincère, qu'il faut également savoir, au coeur de sa pratique photographique, laisser des moments de pure intuition et mettre quelques instants durant le questionnement au rang des accessoirs. Je crois que la photo sociale existe et que la soi-disant poétisation de la misère dont on accuse de nombreux photoreporters ne devrait pas être définitivement reprochée : les images chocs du World Press Photo récompense une photo pour une oeuvre photographique tout entière. La photo sociale est un art, mais un art sériel, qui n'a pas à rougir de prendre pour objet d'inspiration ou d'étude, les inégalités sociales. Il me semble que consacrer une existence toute entière à la recherche de clichés qui montre la variété des situations humaines, sa tristesse et sa joie mérite mieux qu'un jugement froid du genre "votre voyeurisme est indécent". Après tout, il est bien des gens qui considèrent que pour se sentir vivre il faut faire du parapente ou de la moto tous les week-end et épater les copains au bureau avec les photos prise au portable... Je préfère m'enfermer dans cette forme de voyeurisme sincèrement curieux de l'Autre à l'égoïste mesquinerie photographique de ceux qui photographie leur exploit en gros plan. Mais qui suis-je pour juger de la façon des autres d'utiliser la photographie ? Après tout la misère humaine revêt tant de visages : la nôtre n'est pas sociale mais elle existe et a pour nom : égocentrisme... il faut bien que certain se chargent de la prendre en photo aussi...

Août 2007,
Mine de Jingtieshan, Corridor de Hexi (Province du Gansu), Chine.
Mine de Jingtieshan, Corridor de Hexi (Province du Gansu), Chine.
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