mardi 2 octobre 2007

Iron and concrete monsters



On doit quand même bien finir par arriver à prendre ce fichu bâtiment sous un angle satisfaisant quand même, qu'est-ce qui cloche avec moi !!? Au bout d'une heure à tourner autour comme un imbécile, j'ai rangé mes boîtiers et j'ai allumé une clope. La pluie tombait. Je me suis assis sur une chaise dont l'épave submergeait des débris de la décharge environnant la base du building. Il pleuvait toujours. Bon sang, j'ai compris, me dis-je : ça manque de chair tous ces squelettes.

Si je me prenais au jeu de l'écriture, voilà à peu près comment je commencerai ce message. Mais je ne le suis pas (je veux dire que la photo me pompe déjà toute l'énergie créative alors pour la poésie on repassera). Les absents ont toujours tort, mais n'empêche que ceux qui sont là à les attendre ont tout autant l'air bête. Une fois sur 10, dans les photos que je plante, ce n'est pas que le sujet n'est pas venu, c'est que je ne l'ai pas mis en valeur. Le cliché du haut a été pris dans la petite ville fluviale de Fengjie, sur les bords du Changjiang, au beau milieu du réservoir qui sera bientôt totalement innondé pour la cause du peuple et la grandeur du Barrage des Trois Gorges. J'ai appris l'existence de ce bâtiment extraordinaire en regardant l'avant dernier film de Jia Zhang Ke Still Life, dans lequel le réalisateur, caméra d'épaule et micro à la main, enregistre sur ses bobines les changements accélérés que la Chine du Sud connaît. A force de cabotage depuis le terminus de Yichang, en aval, je suis parvenu à bord d'un waterfoil à rejoindre le port de Fengjjie, peu desservie par les services de bus fluviaux touristiques. Finalement, au bout de deux jours à errer dans les rues (ben oui, une petite ville chinoise, ça reste une ville "chinoise" : faut bien qu'ils se trouve quelque part le milliard et demi de personnes) j'ai fini par localiser l'insolite building, dressé sur une colline en bordure d'un chantier, au sommet d'une colline dominant une décharge. Il pleuvait. Je n'ai qu'un 35 mm qui ouvre à 2 et de la Ilford 125 que je pousse en 200 par temps gris ou nuageux avec un filtre orange pour mettre en valeur les quelques pans de ciel bleu qu'il pourrait y avoir. Il m'a fallu une heure et demi pour trouver un angle satisfaisant. Par "satisfaisant", je veux dire que je cherchais ce que je cherche toujours lorsque je photographie des bâtiments : un angle de vue, une mise en scène ou une composition qui suggère toujours la présence de l'homme. L'architecture est une chose bien étrange parce qu'elle est designée par des hommes et pour des hommes. Mais rien en elle n'est pourtant plus éloignée, le temps de sa réalisation, de la vie humaine. Alors évidemment l'artifice pour lequel j'ai opté est assez facile : une épave de chaise, postée au milieu du no-man's land de la décharge, avec une prise en contre-plongée fort classique. Une règle des tiers presque trop parfaitement appliquée pour que le rendu soit acceptable et un déséquilibre accentué par le flou des nuages et la brume qui brouille la limite entre la végétation et le flanc de la colline.

Pour cette vue de ciment inhumaine, prise dans les hauteurs de Chongqing, j'ai opté pour un léger décentrement et pour un cadrage qui achève de brouiller complètement les repères visuel. J'ai néanmoins opté pour une composition qui mettait au centre de l'objectif un immeuble dont la perspective empêche de déterminer si l'on se trouve en plongée ou en contre-plongée : ainsi pris, le bâtiment semble s'arcbouter et avoir un profil bombé (sans avoir recours au super grand angulaire d'une focale très courte). L'immeuble sans pied, ses voisins la tête coupée, l'abolition des bases est totale et il ne reste plus qu'à suggérer l'infinité par un pan d'escalier qui donne la mesure indispensable de l'échelle humaine : des fourmis...




En attendant le vol pour l'antique Chang'an (actuelle Xi'an), je me suis pris à fredonner l'air de Holly Golightly dans le dernier Jarmush Broken Flower. Me sont revenues en mémoires les scènes liminaires où le directeur de la photographie filme, caméra sur pied, un avion s'envolant à la verticale d'un panneau perché d'éclairage des pistes. Prises de vue épurées très très faciles, j'en conviens et un peu lâche puisque les gens ne pensent à rien dans les aéroports et sont donc moins sur le qui-vive. En arpentant à mon tour les couloirs de la salle d'embarquement, j'ai fini par repérer le lieu et la cadence des décollages. Cependant, à la différence de Jarmush, j'avais entre moi et l'avion porteur d'humanité, le filtre glacial et opaque d'une vitre épaisse. Dans ce cas précis, il m'était impossible de suggérer la présence humaine par autre chose qu'une série d'effet personnels (valise entreouverte, vêtement jeté sur le dossier d'un siège) ou par une ombre portée, un profil. J'ai fini par me décider à prendre une personne de dos dans un cadrage excentré pour conserver le déséquilibre et l'absence du cadre de la fenêtre par endroit. Le reste s'est fait de lui même : un débrayage en manuel et un calcul de l'exposition à partir de la luminosité dégagée du tarmac. Il en résulte une arnaque phénoménale de la cellule et un contrejour violent qui me gomme à tout coup les aspérités du profil humain. Une présence humaine trop réelle qui devient tout à coup si nette qu'elle en est irréelle, onirique. Cette vue, la plus satisfaisante des 4 que j'ai prise dans cette situation, est néanmoins décevante si l'on se souvient que j'avais pour but de prendre en photo le décollage d'un oiseau de fer. J'ai néanmoins réussi à reproduire un peu de cette attente insupportable dont le fumet trempé de sueur se retrouve dans toutes les salles d'aéroport. Une espèce de résignation glaciale qui nous pousse à croiser les bras et à prendre une pose inspirée et un regard lointain pour compenser la contenance dont nous prive l'attente.

En me faisant ces réflexions bien hautaines, je songeai qu'il y avait un pathétique encore plus grand : le mien, celui de masquer son désoeuvrement par la traque de celui des autres. J'ai posé mon boîtier et ai repris mon bouquin pour tomber sur cette page :


_ "Donc vous êtes revenue ici pour mourir.
Elle secoue la tête.
_ Je ne cherche pas à mourir, à vrai dire. J'attends simplement la mort. Comme si j'étais assise sur un banc dans une gare et que j'attende un train.
_ Savez-vous à quelle heure le train doit passer ?
Elle retire sa main de dessus la mienne et se presse les paupières.
_ Tu sais, j'ai beaucoup usé ma vie jusqu'à maintenant. Je me suis usé moi-même. A un certain moment, j'aurai du cesser de vivre, mais je ne l'ai pas fait. Je savais que ma vie n'avait plus de sens, mais j'ai continué quand même. J'ai continué à faire des choses absurdes, simplement pour passer le temps. Je me suis blessé et j'ai blessé les autres aussi. J'en paie le prix maintenant. On peut appeler cela une malédiction. Ce que j'ai possédé à un moment de ma vie était trop parfait, et lorsque je l'ai perdu, je n'ai rien pu faire d'autre que me laisser sombrer. C'est cela, ma malédiction. Tant que je vivrai, je ne pourrai pas y échapper. Voilà pourquoi la mort ne me fait pas peur. Et pour répondre à ta question, oui, je sais à peu près à quelle heure le train passera."

Les symboles sont une invention, ou ils ne sont rien du tout.

2 commentaires:

Unknown a dit…

Quel impressionnable tes photos!

Encore, je fais bcp de temps de lire tes articules et ne comprends pas tout...mais comme tu sais, 'sometimes a picture beyonds the words.'
Au moins, je comprends bien que ton photo est génial. C'est pas juste beautiful.


Récemment, j'ai fait des carte de mon photo pour envoyer a mes amis.

Si ça ne te dérange pas, tu peux me donner ta adresse??

Anonyme a dit…

You write very well.