Dans la série des essais effectués à Paris dans les premiers temps, j'ai consacré plusieurs rouleaux à prendre des photos de premiers plan flous. Il est souvent beaucoup plus facile de faire la mise au point sur un premier plan et de fermer un maximum le diaphragme pour obtenir une profondeur de champ monstrueuse. Dans ce cas, l'intégralité de la photo est nette.
En général, il arrive que l'on place un premier plan flou comme un pan d'arbre ou une touffe d'herbe, un rebord de mur ou de fenêtre, un morceau de silhouette en mouvement. Il est en revanche beaucoup plus rare de trouve un sujet potentiel de photo, intégralement cadré, qui obstrue le champs de vision du spectateur et bouche le sujet principal ou celui, à tout le moins, qui est montré comme tel.
Alors que je me désespérais sur comment trouver un style propre, je me suis mis, au cours de l'été 2005, à réaliser des séries de photos toutes plus absurdes que les autres, en essayant systématiquement de prendre le contrepied des règles habituelles et de ce que je connaissais de la production des grands maîtres.
Je crois avoir déjà posté un message concernant mes essais dans le domaine de la surimpression. Dans cette série, la problématique était sensiblement la même : comment réduire à un premier plan tous les éléments du décors ? comment signifier l'aplatissement de la profondeur et renverser les rôles ?
En rendant flou le premier plan cadré comme un sujet principal, en faisant le point sur un arrière-plan obstrué, en introduisant un jeu de reflet d'un élément situé sur le côté et sur mes arrières... enfin, en introduisant un contrast entre une ambiance (ici, atmosphère des Carnivals anglo-saxons) et le personnage central (en l'occurence un vieil homme fatigué et en pleine réflexion). Par cette série de correspondances et d'opposition, de renversements grotesques, je cherchais à faire surgir un malaise dans le regard égaré, perdu du spectateur. J'ignore si j'y suis arrivé, mais j'en retiens un point capital : le flou est la vie. Une photo sociale ou une photo en portrait n'a pas seulement besoin d'une échelle humaine : elle a besoin de respirer. Je crois d'une foi sincère que le flou, le manque de précision est un levier terriblement efficace et esthétique pour parler des imperfections qui nous caractérisent, du caractère brouillon de notre existence, du frémissement de la vie même et des sentiments.
Il m'arrive désormais beaucoup plus rarement de prendre de mélanger les éléments flous et les éléments nets. En revanche, j'essaie de flouter mes portraits : il me semble qu'il y a là un peu d'humanité qui n'est pas de trop pour rendre attachant la misère humaine ou tout simplement nous la donner à voir avec plus d'authenticité... qui n'aime pas parler ses malheurs comme d'une part de soi-même, une raison de s'enorgueillir ou une étape de sa vie ? Qui ?
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Juillet 2007,
Heading back to Xining, Qinghai Province, China
"Still lives, rushing existences"
Vivre... Avancer
"_ Mais maintenant, c'est arrangé, n'est-ce pas ?
Je penchais la tête d'un air perplexe parce que je n'avais pas très bien compris ce que signifiait ses paroles.
_ Vous voulez dire que les choses se sont arrangées parce que Naoko est morte ?
_ Mais non. Vous aviez pris votre décision avant la mort de Naoko, n'est-ce pas ? Vous disiez que vous ne pouviez pas abandonner cette Midori, que vous l'aimiez. Que Naoko soit morte ou vivante ne change rien. Vous avez choisi d'aimer Midori, et Naoko a choisi la mort. Vous êtes adulte maintenant, alors il faut que vous preniez vos responsabilités. Sinon c'est inutile.
_ Mais je ne peux oublier ce que j'ai dit à Naoko : que je l'attendrai toujours. Et je n'ai pas su l'attendre. Tout à la fin, je l'ai abandonnée. Le problème n'est pas de savoir si c'est la faute ou pas la faute de quelqu'un... c'est mon problème. Sans doute que si je ne l'avais pas abandonnée en chemin, le résultat aurait été pareil. Je crois qu'elle aurait quand même choisi la mort. Mais indépendamment de cela, je sens qu'il m'est difficile de me pardonner à moi-même. Vous me dites que l'on ne peut pas faire autrement s'il s'agit des mouvements naturels du coeur, mais ma relation avec Naoko n'était pas aussi simple que vous le supposez. En fait, depuis le début, nous étions liés par un fil tendu.
_ Si vous ressentez de la douleur face à la mort de Naoko, alors continuez à l'éprouver toute votre vie. Si cela doit vous apprendre quelque chose, apprenez. Mais indépendamment de cela, soyez heureux avec Midori. Votre douleur n'a rien à voir avec elle. Si vous la blessez encore plus, la situation deviendra vite irrémédiable. Ce n'est pas facile, mais il faut être fort. Il faut grandir et devenir adulte. C'est pour vous dire cela que j'ai quitté l'établissement et que je suis venu vous voir. J'avais l'impression d'être dans un cercueil dans ce train.
_ Je comprends très bien ce que vous voulez dire, mais je ne suis pas encore prêt. C'était vraiment triste cet enterrement. Les gens ne devraient pas mourir ainsi, vous savez.
Reiko tendit la main et me caressa les cheveux.
_ Nous mourrons tous un jour de cette façon, vous et moi. (...) Allez Watanabe, vous allez me faire le plaisir d'oublier ces funerailles, me dit-elle en me fixant droit dans les yeux. Rappelez vous uniquement de celles-ci et aimez Midori (...)
_ Dites Reiko ?
_ Quoi ?
_ il faut absolument que vous aimiez encore quelqu'un. Vous êtes tellement extraordinaire qu'il me semble que ce serait du gâchis, autrement.
_ Bon alors je vais y réfléchir, me dit-elle. Mais vous croyez que les gens tombent amoureux à Asahikawa ? "
H. Murakami, Norway no mori
En général, il arrive que l'on place un premier plan flou comme un pan d'arbre ou une touffe d'herbe, un rebord de mur ou de fenêtre, un morceau de silhouette en mouvement. Il est en revanche beaucoup plus rare de trouve un sujet potentiel de photo, intégralement cadré, qui obstrue le champs de vision du spectateur et bouche le sujet principal ou celui, à tout le moins, qui est montré comme tel.
Alors que je me désespérais sur comment trouver un style propre, je me suis mis, au cours de l'été 2005, à réaliser des séries de photos toutes plus absurdes que les autres, en essayant systématiquement de prendre le contrepied des règles habituelles et de ce que je connaissais de la production des grands maîtres.
Je crois avoir déjà posté un message concernant mes essais dans le domaine de la surimpression. Dans cette série, la problématique était sensiblement la même : comment réduire à un premier plan tous les éléments du décors ? comment signifier l'aplatissement de la profondeur et renverser les rôles ?
En rendant flou le premier plan cadré comme un sujet principal, en faisant le point sur un arrière-plan obstrué, en introduisant un jeu de reflet d'un élément situé sur le côté et sur mes arrières... enfin, en introduisant un contrast entre une ambiance (ici, atmosphère des Carnivals anglo-saxons) et le personnage central (en l'occurence un vieil homme fatigué et en pleine réflexion). Par cette série de correspondances et d'opposition, de renversements grotesques, je cherchais à faire surgir un malaise dans le regard égaré, perdu du spectateur. J'ignore si j'y suis arrivé, mais j'en retiens un point capital : le flou est la vie. Une photo sociale ou une photo en portrait n'a pas seulement besoin d'une échelle humaine : elle a besoin de respirer. Je crois d'une foi sincère que le flou, le manque de précision est un levier terriblement efficace et esthétique pour parler des imperfections qui nous caractérisent, du caractère brouillon de notre existence, du frémissement de la vie même et des sentiments.
Il m'arrive désormais beaucoup plus rarement de prendre de mélanger les éléments flous et les éléments nets. En revanche, j'essaie de flouter mes portraits : il me semble qu'il y a là un peu d'humanité qui n'est pas de trop pour rendre attachant la misère humaine ou tout simplement nous la donner à voir avec plus d'authenticité... qui n'aime pas parler ses malheurs comme d'une part de soi-même, une raison de s'enorgueillir ou une étape de sa vie ? Qui ?
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Juillet 2007,Heading back to Xining, Qinghai Province, China
"Still lives, rushing existences"
Vivre... Avancer
"_ Mais maintenant, c'est arrangé, n'est-ce pas ?
Je penchais la tête d'un air perplexe parce que je n'avais pas très bien compris ce que signifiait ses paroles.
_ Vous voulez dire que les choses se sont arrangées parce que Naoko est morte ?
_ Mais non. Vous aviez pris votre décision avant la mort de Naoko, n'est-ce pas ? Vous disiez que vous ne pouviez pas abandonner cette Midori, que vous l'aimiez. Que Naoko soit morte ou vivante ne change rien. Vous avez choisi d'aimer Midori, et Naoko a choisi la mort. Vous êtes adulte maintenant, alors il faut que vous preniez vos responsabilités. Sinon c'est inutile.
_ Mais je ne peux oublier ce que j'ai dit à Naoko : que je l'attendrai toujours. Et je n'ai pas su l'attendre. Tout à la fin, je l'ai abandonnée. Le problème n'est pas de savoir si c'est la faute ou pas la faute de quelqu'un... c'est mon problème. Sans doute que si je ne l'avais pas abandonnée en chemin, le résultat aurait été pareil. Je crois qu'elle aurait quand même choisi la mort. Mais indépendamment de cela, je sens qu'il m'est difficile de me pardonner à moi-même. Vous me dites que l'on ne peut pas faire autrement s'il s'agit des mouvements naturels du coeur, mais ma relation avec Naoko n'était pas aussi simple que vous le supposez. En fait, depuis le début, nous étions liés par un fil tendu.
_ Si vous ressentez de la douleur face à la mort de Naoko, alors continuez à l'éprouver toute votre vie. Si cela doit vous apprendre quelque chose, apprenez. Mais indépendamment de cela, soyez heureux avec Midori. Votre douleur n'a rien à voir avec elle. Si vous la blessez encore plus, la situation deviendra vite irrémédiable. Ce n'est pas facile, mais il faut être fort. Il faut grandir et devenir adulte. C'est pour vous dire cela que j'ai quitté l'établissement et que je suis venu vous voir. J'avais l'impression d'être dans un cercueil dans ce train.
_ Je comprends très bien ce que vous voulez dire, mais je ne suis pas encore prêt. C'était vraiment triste cet enterrement. Les gens ne devraient pas mourir ainsi, vous savez.
Reiko tendit la main et me caressa les cheveux.
_ Nous mourrons tous un jour de cette façon, vous et moi. (...) Allez Watanabe, vous allez me faire le plaisir d'oublier ces funerailles, me dit-elle en me fixant droit dans les yeux. Rappelez vous uniquement de celles-ci et aimez Midori (...)
_ Dites Reiko ?
_ Quoi ?
_ il faut absolument que vous aimiez encore quelqu'un. Vous êtes tellement extraordinaire qu'il me semble que ce serait du gâchis, autrement.
_ Bon alors je vais y réfléchir, me dit-elle. Mais vous croyez que les gens tombent amoureux à Asahikawa ? "
H. Murakami, Norway no mori


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