Décembre 2007 - janvier 2008
Japon
Voici le fruit d'une récolte qui fut courte, intense et finalement assez satisfaisante (mais bon je me méfie : on aime toujours ce qu'on fait au début...). Pardon pour les titres assez cheap. Ce sont des lieux publics, des instants d'entre-deux, des entrebâillements de portes et des paysages à travers des vitres... preuves s'il en était encore besoin que j'ai vécu. La photo intercalaire dans la vie est aussi porteuse. Parfois, même les bon élèves laissent leur devoirs jusqu'à la veille de l'échéance... Pourtant, pour intercalaires qu'elles soient, ces photos n'auraient certainement pas cet éclat de vie qui appelle une suite si je n'avais pas eu mon petit guide de voyage.
M : _ Grrrr.... my dad is such a jerk,
leavin' his own daughter get back when
it's cold and she's sick..."
Durant ces quelques temps passés loin de chez moi, je crois que j'ai changé. Je crois que j'ai commencé à apprendre la patience, comment prendre de la distance... un peu. Comment je le sais ? En relisant Hitsuji O Meguru Boken je me suis aperçu qu'il était un passage avec lequel j'étais devenu étrangement d'accord... Il y a quelques années, l'an dernier encore, la lecture de cette scène m'aurait plongé dans un désarroi et une tristesse sans nom. Aujourd'hui, je peux dire que j'en comprends un peu mieux les ressorts et réactions. Il n'y a pas là de quoi se désespérer. Je ne suis pas cynique, et il s'en faut de beaucoup. Je cherche juste à vivre heureux mes engagements tout en me protégeant. Même si le Japon n'a pas été le facteur déterminant dans ce changement, il en fut le lieu.... et c'est déjà beaucoup.
"Un mois s'était écoule depuis que j'avais consenti au divorce et qu'elle avait quitté l'appartement. Ce fut à peu de chose près un mois passé en vain. Un mois aux contours vagues, sans substance, comme de la gelée tiédie. Je fus incapable de me dire que quelque chose avait changé, car en vérité, rien n'avait changé.
Je me levais le matin à sept heures, préparais le café, grillais mes toasts, partait au travail ; le soir je mangeais dehors, buvais quelques verres, rentrais à la maison, lisais une heure dans mon lit, éteignais les lumières et m'endormais. Le samedi et le dimanche, le travail faisant défaut, pour tuer le temps, je faisais le tour des cinémas dès le matin. Après quoi, je dînais seul, buvais mon coup, lisais mon livre et m'endormais, fidèle à la routine. Ainsi ai-je vécu ce mois, un peu comme d'autres noircissent les unes après les autres les dates sur un calendrier.
Le sentiment me vint que sa disparition était en quelque sorte une affaire à classer. Ce qui avait eu lieu avait eu lieu, un point c'est tout. Quelle qu'ait été l'aisance avec laquelle nous avions mené ces quatre années, c'était désormais sans importance. Il en allait comme des albums aux photos arrachées.
De même qu'il avait été sans importance que longtemps et régulièrement elle ait couché avec un de mes amis, et qu'un beau jour, elle se soit installé chez lui. Ce sont des choses qui avaient toutes les chances de se produire, et qui se produisaient d'ailleurs fréquemment ; aussi avais-je été absolument incapable de voir dans ce qu'elle avait fait quelque événement particulier.
Reflexion faite, cela ne concernait qu'elle seule. Je le lui avais dit :
_ Tout ça ne concerne que toi, au fond.
C'était l'après midi d'un dimanche de juin, quand elle m'avait annoncé son intention de divorcer, et que moi je m'amusais à enfiler au bout du doigt la bague d'une boîte de bière.
_ Tu veux dire que ça t'est égal ? demanda-t-elle. Elle avait dit cela avec une extrême lenteur.
_ Ce n'est pas que ça me soit égal. Je dis seulement que c'est ton problème.
_ Si tu veux savoir la vérité, je n'ai pas envie de te quitter, me dit-elle quelques instants plus tard.
_ Ce n'est pas la peine de se séparer alors...
_ Oui, mais si je reste avec toi, je n'irai plus nulle part. (...) Tu aurais voulu avoir des enfants ?
_ Non, lui dis-je. Les enfants, très peu pour moi.
_ Moi, je me suis posé longtemps la question. Mais à la vue de ce qui s'est passé, c'était sans doute mieux ainsi. Quoique... On n'en serait peut-être pas là autrement.
_ Des couples qui ont des enfants et qui divorcent, c'est pas ce qui manque.
_ C'est vrai, dit-elle avant de jouer un moment avec mon briquet. Moi je t'aime encore, mais le problème n'est pas là, c'est entendu. Je le sais parfaitement.
Elle ne m'en dit pas plus, mais je crus comprendre ce dont elle voulait parler. J'allais avoir trente ans dans quelques mois. Elle allait en avoir vingt-six. A côté du vaste avenir qui nous attendait, ce que nous avions construit ensemble n'était vraiment que broutilles. C'était nul. Ces quatre années, on les avait vécues comme on dilapides des économies.
La responsabilité m'en incombait pour la plus grande part. Sans doute n'aurais-je jamais du me marier, que ce soit avec elle ou avec une autre, d'ailleurs. A tout le moins, elle n'aurait pas du m'épouser, elle.
Dès le début, elle considérait qu'elle était un être inadapté à la société et que j'étais le contraire. Et chacun remplissait relativement bien son rôle. Mais au moment où l'on pensait pouvoir continuer sur ce modèle, quelque chose se brisa. Quelque chose d'infime, sans doute, mais d'irréversible. On se retrouva das une impasse, une impasse tranquille, comme étirée en longueur. On était condamnés.
A ses yeux, j'étais déjà quelqu'un de perdu. Elle m'aimait peut être encore un peu, mais la question n'était plus là. Nous nous étions trop habitué à nos rôles respectifs. Je ne pouvais rien lui donner. Nous le savions, elle d'instinct, moi d'expérience. Dans tous les cas, c'était sans appel.
Ainsi donc disparut-elle à jamais de mes yeux, emportant ses quelques combinaisons. Il y a des choses qui s'en vont avec l'oubli, d'autres en se volatilisant, d'autres encore dans la mort. rien de tragique là-dedans, ou si peu."
H. Murakami, Hitsuji o meguru boken
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