Par une nuit d'automne, un jeune disciple s'éveilla en pleurant. Inquiet, son maître lui demanda
_ Qu'as tu ? As tu fait un cauchemard ?
_ non répondit le disciple en sanglottant.
_ As tu fais un mauvais rêve ?
_ non... J'ai au contraire fait un très beau rêve.
_ Alors pourquoi pleurer ? demanda son maître.
_ Parce que je sais que, jamais, je ne réaliserai ce rêve.
_ Qu'as tu ? As tu fait un cauchemard ?
_ non répondit le disciple en sanglottant.
_ As tu fais un mauvais rêve ?
_ non... J'ai au contraire fait un très beau rêve.
_ Alors pourquoi pleurer ? demanda son maître.
_ Parce que je sais que, jamais, je ne réaliserai ce rêve.
Avril 2007,Barrio Chino, Lima, Pérou.
Il faut parfois aller bien loin pour se rendre compte que nous côtoyons au quotidien des sujets dignes d'être photographiés... Ce constat que j'ai fait en remettant la main sur une photo prise dans le Chinatown de Lima l'an dernier, ne m'empêchera jamais de continuer à arpenter le monde, l'objectif à la main. Pourtant, c'est douloureux : en regardant cet homme dans la pénombre, je me suis rendu compte qu'aucun élément de l'image ne pouvait venir corroborer ma version des faits. Il est des clichés "indéfendables" parce qu'ils n'occupent pas de place particulière dans vos souvenir... mais il est aussi des clichés indéfendables parce qu'ils n'ont pas d'âme. Je crois que j'ai enfin trouvé un critère relativement objectif (en tous les cas moi je trouve que c'est assez fiable) pour pouvoir distinguer la poétisation de la misère (honteuse ou pas, c'est selon) et la photo documentaire à vocation artistique (comme peut la pratiquer maître Salgado).
En observant cette photo prise à l'arrachée dans les ruelles de Lima, je me suis d'abord demandé qu'est-ce que j'avais bien pu vouloir chercher à montrer ou à faire en prenant cet homme assis dans une descente d'escalier, dans la pénombre. Je n'ai pas trouvé de réponse.
Ensuite, j'ai tenté de me rappeler les circonstances de la prise de vue, pour savoir si ce cliché avait requis un savoir faire ou une adresse particulière. Je n'ai pas trouvé de réponse.
Enfin, j'ai cherché à comprendre le sens du cadrage, les choix esthétiques que j'avais fait. Je n'ai pas trouvé de réponse.
Voilà donc l'archétype de la photo prétentieuse ratée du bout du monde, que l'on prend pour dire "j'ai fait de l'art à l'autre bout du monde". C'est puant, c'est raté, c'est pathétique. En fait, je crois que pour qu'une photo de l'autre bout du monde soit recevable, défendable et acceptable dans la durée par soi (ça compte, n'en doutez pas - regardez donc avec quelle vitesse nous nous désentichons de nos propres oeuvres), il faut que cette photo portent en elle un marqueur neutre du temps ou de l'espace.
L'exemple vaut mieux que la théorie : dans cette photo, scandale, aucun élément du décors ne vient dire où nous sommes. Cet homme assis pourrait être un penseur de tant de pays, dans tant de décors différents... le cliché n'est pas porteur d'un lieu, encore moins de son ambiance. L'atmosphère faussement farniente nous fait comprendre à la rigueur que nous sommes dans un pays où l'heure de la sieste s'impose... peut être un pays latin.
Le cadrage symétrique et le jeu facile mais sans réelle efficacité ni originalité des ombres portées sur les stores signale une ambition artistique : le photographe s'est essayé à mélanger ses aspirations artistiques et sa recherche documentaire. raté. en évacuant les marqueurs temporels et spatiaux pour placer sa photo dans l'univers artistique hors du temps, il n'a pas su choisir entre les deux propositions qui s'offraient à lui :
_ opter pour un france décentrement du cadrage et se rapprocher du sujet pour effectuer un portrait dont le faciès aurait pu signer la photo finale d'un cachet régionalisé.
_ choisir réellement l'abstraction artistique en évacuant complètement le réel et en ne gardant que les caractères oniriques de la scène.
Cette photo est creuse, non parce qu'elle est "ordinaire", mais tout simplement parce qu'elle n'éveille rien, ne dit rien, ne signifie rien, n'a jamais voulu signifier quelque chose. Elle est un essai. La photo sociale du bout du monde peut choisir de se rendre artistique, mais l'intégration des prétentions artistiques dans le processus de prise de vue doit se faire en connaissance de cause. Le fil rouge, l'angle sont indispensables et à ne jamais perdre de vue. Dès que les préoccupations esthétiques l'emportent sur la volonté de montrer quelque chose, le résultat devient vite une vaste blague.
Quelque fois, souvent, même le caractère sériel de la production photographique ne suffit pas à dissimuler les enfants terribles de notre production... encore moins à éponger nos prétentions ridicules. Il faut choisir d'être totalement libre ou alors respecter les règles d'une discipline.
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