Bon ça y est : le fil de mes vacances est trouvé : j'avais déjà une petite idée du décors (Japon de l'Envers, Kanazawa et la côte Nord), mais cette fois, je sais que je vais chausser mes pellicule autour d'un angle. La thématique sera celle de la perte avec pour titre : "Enfance gâchée, Enfants pourris". Attention, je n'entends pas faire uniquement des portraits d'enfants. Derrière le vocable "enfance", il y a bien sûr l'enfance qui s'attarde, l'enfance que l'on regrette, l'enfance que l'on se représente, l'enfance vécue comme un âge d'or ou comme un calvaire dont on est sorti avec peine et pour son plus grand soulagement. Autrement dit, la gammes des clichés que je vais chercher à saisir est assez large :
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Les portraits d'enfants sont un premier aspect de cette collecte. Ils constituent en fait le jalon imaginaire à l'aune duquel se mesure l'imperturbable immobilité de l'enfance.
* Je voudrais faire quelques portraits d'enfants sortant de l'école, dans des magasins de jouets ou accompagnant leurs parents. Ce sont les images souriantes, amicales, confiantes, naïves et mièvres de l'enfance éternelle, celle qui nous rassure et à laquelle nous pensons tout de suite.
* La place des enfants qui pleurent ou qui affichent un visage plein de contrariétés constitue le deuxième volet du triptyque : l'enfance gâchée, c'est aussi les difficultés identitaires, les vexations, les frustrations de l'univers enfantins, sa cruauté propre, aussi.
* Enfin, je vais essayer tâcher de photographier des enfants en position de consommateur : glace à la main, gâteau au bec, achetant ou lorgnant sur une vitrine (je songe notamment à ces images des années 20 qui montrent des garçonnes de dos tirant le bras de leur compagnon pour désigner le reflet d'une vitrine).
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Les portraits d'adultes occupent une place qu'il ne faut pas négliger. Tout d'abord parce qu'il y a un enfant qui sommeille en chacun de nous, ensuite parce que nous avons tous gardé des réflexes d'enfants, nous en avons parfois les gestes ou les hésitations, enfin parce que nous songeons à l'enfance, nous regrettons la nôtre ou nous la maudissons, nous observons celles des autres.
*Portrait de l'enfance perdue avec des visages âgés ou angoissés (l'ère du soupçon commence quand s'achève le règne de l'enfance). Visages de grands-parents, femmes enceintes ou couples de dos en kimono attendant l'arrivée d'un heureux événements qui n'est pas (encore ?) venu. En bref, photographier l'absence et les effets de l'enfance comme marqueur temporel et spatial des univers mentaux humains.
*Dans la famille des pauvres, je voudrais l'enfant : je vais faire ma traditionnelle virée dans les campagnes et dans les faubourgs. Une étape qui ne devrait pas trop poser de problème et je sais à peu près ce que j'attends : mendiants.
* Enfin, l'enfance pourri est celle qui s'attarde : le Japon m'offre un terrain de jeu fantastique avec les
games centers et les jeux d'arcades où des cols blancs refont les mêmes gestes qu'ils faisaient devant leur console à 6 ans. Photographier l'addiction aux jeux, aux loisirs, au plaisir instantané et immédiat (je pense qu'il ne devrait pas être trop difficile de le faire en cette
Golden week sur laquelle je vais mordre !). Photographier donc, les adultes aux comportements infantiles autant que filmer le malaise d'une société qui a perdu ses repères mais est sorti de la croissance... Une société qui travaille constamment mais qui, dans son absence de congés et de temps libre, ne peut que se transformer en une gigantesque ruche, une machine à jouir et produire de la jouissance immédiate et non recyclable.
_ Enfin, l'enfant, ce sont des objets, des ambiances, des lieux. Le parc public, le ballon de football, la corde à sauter. Ce sont des endroits que l'on abat. Je vais tout faire pour trouver :
* Les lieux de l'enfance qui sont tombés en désuétude (parcs abandonnés, garderies ou écoles délabrées).
* Les objets de l'enfance dans des contextes désormais surhumain, adultérés (jouets au milieu de la jungle urbaine, invasion des jeux vidéos dans les campagnes).
PROJET
ENFANCES GÂCHÉES, ENFANTS POURRIS
Le Japon d'aujourd'hui rencontre le même mal que bien des pays asiatique développés ou en cours de développement : la fin de la famille, la perte des repères. L'enquête que je vais tenter de réaliser a pour but de photographier les effets d'une croissance économique fulgurante une fois qu'elle s'est retiré. Que reste-t-il des enfants ? Tout, mais à tous les âges, tous les degrés. Je vais photographier une ruche en effervescence dont les rouages sont tellement écrasant qu'il n'est pas possible pour ses individus de remettre en cause le système. Il n'est pas possible de renoncer à la sacrosainte consommation, ni de sortir des sentiers battus. Il n'est pas possible de raisonner sur son existence en termes d'équilibre. Il est inconcevable de et périlleux de parvenir à joindre l'utile à l'agréable, le loisir avec une certaine forme de modération. La société japonaise vit d'expédients, d'épargnes à des taux dérisoires, de loisirs consuméristes et pathologiquement démesuré. Ses membres accumulent ponctuellement un capital dévolu à une consomption immédiate et irraisonné. Sa richesse sert des trajectoires humaines qui sont des flambées de poudres allant se perdre dans la triste monotonie d'une vie quotidienne qui finit par les rattraper. Le passage de l'enfance, de l'adolescence à l'âge adulte, qui impose l'intégration des loisirs et des plaisirs à une existence meublée et conditionnée par un emploi, n'est pas ici vécu comme une construction, mais comme un feu d'artifice, ces hana bi
que l'on tire sur les plages lors des soirées étouffantes de l'été et qui sont voués à s'éteindre aussi vite qu'ils ont commencé. Non, la société japonaise n'est pas le temple de la frustration, mais elle en a l'amertume, l'abnégation consentie. Il en va du Japon comme des amours perdus ou des turbulences de l'Histoire : toutes faites de trajectoires brisées et de renoncements, le regret en option.
Dans cette partie infinie de cartes, où tout le monde joue à jeu ouvert, pour ne jamais rien mettre de côté durablement, l'enfance est devenue une option que l'on prend à tout âge, à tout moment, en toutes circonstances. Elle est ce, vers quoi l'on se tourne, vers quoi l'on regarde, autant que ce que l'on cherche à fuir. Adultes en mal d'enfance et enfants trop absents ou trop vieillis, voici ce que je voudrais photographier.
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Je fais ce voyage pour oublier. Pour tourner la page. N'oublie pas, dit le garçon nommé Or, n'oublie jamais qu'il existe un Japon bien à toi. Un japon en noir et blanc, mais aussi couleur, celui de pastèques sur la plage, des stands de nouilles ramen, des okonomiyaki... Ne perds jamais de vue ce qui t'enchante, ce qui te fait rêver, cette désinvolture qui est aussi un peu de la tienne. N'oublie pas les transes de délire nippones, les librairies, les commerçant qui alpaguent. N'oublie pas les distributeurs automatiques dans les rues, les
Convenience Stores et l'humour. Ne t'attends pas aux rires ni à la chaleur : les tours de Shinjuku sont froides, mêmes en été, mais n'oublie jamais, que le Japon de l'envers rit sous cape et que toi aussi, tu peux le faire.