lundi 3 mars 2008

L'automne, c'est l'idéal pour se marier : on peut inviter les ours et les écureuils

Décembre 2007,
Station ferroviaire d'Hakodate, Japon.



Je viens de terminer la lecture d'une nouvelle tiré du recueil L'Eléphant s'évapore de H. M... ha oui, ceux qui me lisent doivent finir par en avoir assez de voir son nom revenir avec une telle insistance dans ces lignes. Toujours est-il que la fin est superbe. Il m'arrive souvent de reproduire d'assez longs extraits, des citations souvent diluées, mais dans ce cas, il serait vain et inutile d'y ajouter quelque glose que ce soit : ce que l'auteur écrit, ce qu'il couche sur le papier n'est rien d'autre que ce que j'éprouve au plus profond de moi.

Un cargo part pour la Chine
Je voudrais le prendre avec toi
En réserver les cabines,
Juste pour toi et moi...

Vieille Chanson
(...)

"Si aujourd'hui, à trente ans passés, je me retrouvais à percuter de toutes mes forces un poteau de basket en courant après une balle de base-ball, si je me réveillais à nouveau avec mes gants tout neufs sous la tête en guise d'oreiller, qu'est-ce que je dirais ? Je dirais sans doute : "je ne suis pas à ma place ici".
C'est dans un train de la ligne Yamanote que cette pensée m'est venue. Debout devant la porte, cramponné à mon ticket pour ne pas le perdre, je regardais le paysage défiler derrière la vitre. ma ville, ce paysage, pour je ne sais quelle raison, me déprimait profondément. Une fois de plus j'étais accablé par ce syndrome de noirceur mentale, commun à tous les citadins, cette espèce de gelée au café vaseuse qui revient régulièrement m'assaillir. Les immeubles sales, la foule des gens inconnus, le vacarme incessant, les wagons à l'heure de pointe où l'on est serré comme des sardines, le ciel gris cendre, les panneaux publicitaires qui emplissent le moindre espace libre, les désirs, la résignation, l'irritation, l'excitation. La ville offre un éventail de choix innombrables, de possibilités innombrables, et, en même temps, elle ne donne rien. Nous saisissons tout cela dans nos mains, pour découvrir après qu'elles sont vides. Zéro. C'est ça, la ville. Je me suis souvenu tout à coup de ce que je disais à la jeune Chinoise : "je ne suis pas à ma place ici".

Tout en regardant les rues de Tokyo, je songe à la Chine.

J'ai rencontré beaucoup de Chinois dans ma vie. J'ai lu beaucoup de livres sur la Chine. L'histoire chinoise. L'étoile rouge sur la Chine. Je voulais apprendre des choses sur la Chine. Mais ce n'était que ma Chine. Une Chine que j'était le seul à percevoir, et qui m'envoyait des messages, destinés uniquement à moi. Différente de la Chine peinte en jaune sur les mappemondes. Une autre Chine, une hypothèse, une supposition. En un sens, une partie de moi-même que le nom "Chine" incarne. Je vagabonde à travers la Chine. Mais je n'ai pas besoin de prendre l'avion pour ça. Cette errance se déroule dans un wagon du métro de Tokyo, sur la banquette arrière d'un taxi. Cette aventure a lieu dans la salle d'attente du dentiste, au guichet de la banque. Je peux aller où je veux, et je ne peux aller nulle part.

Tokyo. Un beau jour, mêmes les rues de Tokyo vues de l'intérieur d'un wagon de la ligne Yamanote perdront toute réalité. Le paysage commencera à se désagréger derrière les fenêtres. Continuant de serrer mon ticket dans ma main, je regarderai fixement ce paysage. Sur les rues de Tokyo, ma Chine tombera comme de la cendre, envahissant tout. Et tout disparaîtra peu à peu. Non, ce n'est pas ma place, ici. Nous perdront tous les mots, nos rêves se fondront dans la brume. Tout comme cette adolescence pleine d'ennui qui paraissait devoir durer toujours a disparu soudain à un point donné de nos vies.

Une méprise, une erreur, comme disait cette jeune Chinoise d'autrefois (ou peut-être un psychiatre dirait-il cela). Finalement, ce sont peut-être simplement nos espoirs qui sont paradoxaux. Dans ce cas, l'erreur, l'erreur, c'est moi, c'est vous. Et dans ce cas, il n'y a pas de sortie possible, nulle part.

Pourtant, j'ai mis au fond de ma malle ma petite fierté fidèle d'autrefois, ma fierté de joueur de base-ball, je me suis assis sur l'escalier du port, et j'attends qu'apparaissent sur la ligne pâle de l'horizon, le bateau qui m'emmènera vers la Chine. Et je pense aux toits étincelants de lumière des villes chinoises, aux plaines verdoyantes.

Alors je n'ai plus peur de ce qui viendra après la destruction et la perte. Pas plus que le lanceur ne craint de lancer la balle hors du terrain, pas plus que le révolutionnaire n'a peur du garot. Si seulement cela pouvait se réaliser, si seulement....

Oh, mes amis, la Chine est si loin. "



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