dimanche 9 mars 2008

Même la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a

Lisboa, Ville haute, Portugal
...A mon couple de précieux amis huguenots E. et M.
qui en ce moment même profite des pâles
rayons de soleil printanier à Lisbonne.


Lorsqu'un homme vit au dessus de ses moyens financiers, un ou deux mois d'épargne suffisent à réparer la chose. Lorsqu'il vit au dessus de ses moyens pour une femme qu'il aime, l'escalade commence. Mais il y a encore pire et plus insidieux : il y a vivre au dessus de ses moyens intellectuels. Je m'explique.

Habituellement, le processus de séduction qui s'impose lors de toute rencontre que l'on cherche a faire évoluer en une relation débouche sur une démonstration de force. Force physique, Force en retrait (modestie, humilité, patience, rejet du machisme) et Force mentale (volonté, sens des décisions, esprit d'initiative, culture générale...). Tout le monde vous le dira, les gars pressés de conclure, comme ceux qui sont les plus sincères, il est rare de ne pas succomber à la tentation de l'imposture. Pour plaire, il faut avoir des choses à donner à voir : une vie bien remplie, des projets en cours, des rêves un peu fous, des références culturelles en tout genre, des hobby originaux, des lectures en cours, des talents cachés... Je ne m'explique pas bien pourquoi mais, au cours de cette phase de séduction, assez curieusement, observateurs et protagoniste du jeu de séduction tolèrent, s'accommodent et même acceptent l'imposture comme une donnée normale : qu'un garçon fasse rêver, pourvu que ça marche. Tout se passe comme si, peu importait la part d'invention, de réécriture de la vie du garçon à ce moment là, les règles disparaissent... dans la chasse tout est permis (voyez la chanson de Cabrel Leila et les Chasseurs..).

En revanche, dès lors qu'une aventure se mue en une relation un peu plus sérieuse, il devient difficile pour celui qui a grillé toutes ses cartouches d'un coup, de maintenir un peu de suspense. Insidieusement, la vie devient répétitive et il n'y a plus que deux solutions pour maintenir l'illusion : mentir.... ou vivre au dessus de ses moyens intellectuels. Je ne développe pas la question du mensonge. Certaines personnes sont très à l'aise avec ça et même parviennent à s'y épanouir ou entretiennent un rapport pathologique à l'égard du travestissement du réel. Soit. Moi ce qui m'intéresse en revanche, c'est ce phénomène de la vie intellectuelle à crédit. "Vivre intellectuellement à crédit" ça veut dire quoi d'abord ? Ben absolument la même chose que "vivre matériellement à crédit". Cela veut dire qu'on emprunte, qu'on prend des options et qu'on fait des choix que l'on rembourse à coups d'expédients. Concrètement ? Vous avez grillé toutes vos références prestigieuses en termes de cinéma dans des discussions avec la fille, mais vous ne voulez pas perdre la face : soit vous mentez et ça donne un "ha oui ce film je l'ai vu (alors que vous ne l'avez pas vu et vous ne savez même probablement pas de quoi ça parle) c'est pas mal...." / soit vous vivez à crédit, c'est à dire que vous sacrifiez dans l'urgence tout ce que vous êtes en train de faire et qui est pourtant prioritaire, pour vous mettre au diapason et vous refaire une provision de références culturelles. Autrement dit vous donnez à la construction de votre culture un caractère d'à-coup, d'expédients mal digérés et entrepris dans l'urgence. Vivre à Crédit intellectuellement, cela veut dire se constituer ponctuellement des réserves de références culturelles pour impressionner. Il y a quelque chose d'admirable dans cette fuite en avant, qui a quelque chose de sacrificiel. Celui qui vit réellement à crédit témoigne à la fois de son désir de plaire encore, de sa dévotion pour l'être aimé (que cette dévotion ait, ou non, des motifs inavouables)
et fait preuve, par là même, d'un certain sens du tragique.

Le drame c'est qu'on ne se construit pas une culture en un jour. Le drame, c'est qu'on assimile pas un capital de références culturelles, comme on peut s'approprier une fortune rapidement. Le drame, c'est qu'il faut du temps pour parvenir à manipuler ses références culturelles avec naturel et avec élégance. Et de la même manière que les parvenus choquent par leur manque de manières et de bon sens, ceux qui se sont constitué un capital culturel à crédit ont la vulgarité d'une Ferrari au milieu d'un stand d'Aston Marteen. C'est frais, c'est rutilant, ça pète... ça c'est sûr. Mais de profondeur, point. Il n'y aura jamais dans les propos d'un homme qui a vu récemment un film, cette curieuse et singulière obsession à essayer de relier cette nouvelle référence au reste de sa culture : cette entreprise, que l'on sent poindre chez les gens non pas brillants mais intelligents, qui consiste à chercher des ponts entre ce que l'on vient de vivre et ce que l'on a déjà vécu et qui est, la vraie capacité d'adaptation.

[J'ouvre ici une parenthèse de circonstance... Certaine personnes prétendent que la vie n'apprend rien et qu'il faut savoir ne rien attendre d'elle non plus... Ces mêmes personnes déclament avec beaucoup de contradiction que rester souple et flexible (i.e. : rester lâchement à attendre que ça se fasse et puis se laisser bercer une fois le train pris) signifie avoir une capacité d'adaptation et mûrir. Je me marre. C'est vrai, pourquoi risque d'espérer et tenter des choses aveuglément quand on peut très courageusement conserver son petit univers moche et répétitif... je me marre je vous dis.]

Mais revenons à nos culturistes du cerveau... le drame dans tout ça, c'est que d'une volonté de bien faire, une bonne intention (un brave type qui veut continuer à briller devant sa Belle) va progressivement dévier de la trajectoire pour atterrir sur la piste de l'indifférence. Vivre matériellement à crédit cela veut dire échelonner les paiements et donc, accéder avant l'heure à un certain confort.... mais si on peut tricher sur ce signe qu'est l'argent, si on peut manipuler les chiffres, on ne triche pas avec l'esprit. On ne force pas un cerveau à prendre de l'âge et à engranger des connaissances toutes prêtes à l'emploi.

Voilà comment, une fois de plus, je me retrouve, au milieu du mois de mars, sur la piste d'un pays inconnu, complètement perdu, un pays très très froid et pas très accueillant... Voilà comment je me retrouve seul à me demander, comment j'ai pu autant perdre de vue l'objectif initial et comment j'ai pu croire que dévier ainsi était une priorité dans ma vie. Voilà comment je me retrouve à recoller les morceaux en me maudissant d'avoir voulu vivre à crédit une fois de plus.
Je m'en remettrai (je crois que c'est déjà fait, en réalité...). Mais dans la mesure où ce n'est pas la première fois que j'éprouve ce sentiment de vide, de dépossession (hé oui, c'est dur de se dire que la vie qu'on mène est vraiment intéressante après avoir tout donné comme ça), je me repasse en boucle ce vieil adage qui dit "Même la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a". Alors quoi faire pour ne pas être un flambeur qui doit ensuite vivre à crédit ? Se dévoiler petit à petit ? Conserver du mystère ? Mentir ? Être pingre ? sans doute un peu de tout ça. Mais je crois surtout qu'il va falloir arrêter de se lancer à corps perdu dans des aventures qui ne m'ont pas encore présenté quelques gages de... disons, réciprocité. Puisque "coucher ne veut plus rien dire" (les jeunes femmes le reconnaissent d'elles-mêmes) et puisque l'objectif est de me préserver tout en me construisant, alors j'attendrai un peu plus que le lendemain d'un rodéo de sexe pour déclarer "je t'aime" à ma partenaire... même si ça me coûte et que je dois réprimer un mouvement de sincérité. Je grossis le trait... mais il y a un peu cela.

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