jeudi 6 mars 2008

Enfants de putains et putains d'enfants

Août 2007,
西安 Ltd. 快车, Province du Sha'anxi, Chine
Baby got back

En Chinois, le caractère 子 (zi.3.) a deux acceptions : le jeune enfant... et le maître.

Les gloses ne manquent pas, qui tentent d'expliquer l'unicité du référent malgré la différence de nature fondamentale entre les deux concepts ainsi reliés. Immédiatement, il faut en convenir, le facteur d'explication le plus satisfaisant réside dans la déconstruction : l'univers mental Ouest-européen, qui voit dans la vie une trajectoire linéaire irréversible, valorise le poids des années, associé à l'expérience, à la maîtrise accumulée au fil des ans. Dans un tel contexte, la maîtrise est l'exact opposé de la jeunesse, et l'enfant s'oppose au maître autant qu'il en besoin. Dans la vision cyclique asiatique, le maître a autant besoin du disciple que ce dernier n'attend de lui. Bien sûr, l'aînesse et l'âge sont aussi synonymes de grandeur en termes de considération, mais la vision de l'humanité place, dans l'enfant qui vient de naître, tous les espoirs de continuité et d'amélioration.

Il n'est plus d'usage de considérer l'enfant comme un être en devenir dans le monde occidental : être imparfait, être inachevé, l'enfant n'est pas "en puissance", mais un être qui n'est "pas encore". Il faut souvent chercher loin dans les mentalités et les cultures pour retrouver cette vision des choses que l'individualisme a fini par rendre caduc.

Voici quelques temps déjà, j'avais lu, sur un poster canadien, le slogan suivant : "nous ne transmettons pas la Terre à nos enfants, nous la leur empruntons".

L'humanité marche à rebours. Les enfants ne sont plus un trésor. Comment pourrait-il en être autrement dès lors qu'il s'agit de consommer ? Dans ces conditions, les enfants ne peuvent être que deux choses : des consommateurs de plus (et donc un marché) ou un moyen d'accéder à la consommation (et donc une main-d'oeuvre, une source de revenu). L'instrumentalisation de l'enfance est une manipulation consentie ou nécessaire. Elle a ceci d'extraordinaire, qu'elle confère à l'enfant, un statut inférieur, mais une fonction égale à celle des adultes. Ils ne sont pas encore, mais ils doivent déjà consommer autant. Ils n'ont rien, mais ils peuvent déjà tout avoir. Comment peut-il y avoir encore une place pour une construction du soi, patiente et réfléchie ? Comment peut-il y avoir encore de l'estime pour ces êtres hybrides qui revendiquent autant que les adultes mais qui nagent dans l'univers mental de l'enfance ?

Lorsque j'ai commencé ce blog, je me souviens avoir consacré de longues lignes à comprendre les raisons qui me poussaient à photographier les enfants. Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit. Je souhaite simplement procéder à un ajout, une précision. En sus de l'inavouable, du caractère malsain ou malveillant de la photographie d'enfant, je crois que le portrait d'un gamin est une façon commode et économique de croire encore au visage innocent de l'enfant. Nous savons que la réalité est tout autre, mais les portraits, eux, ne changent pas. Bien sûr, signe des temps qui changent, les photos mettent désormais en valeur les qualités adultes déjà visibles ou que l'on sent poindre chez certains bambins, mais dans l'ensemble, le visage de l'enfance demeure figé.

Un fossé sépare donc l'enfance en image (qui demeure monolithique et idéale...) de l'enfance dans les fait (qui s'hybride et se comporte comme l'âge adulte). Vaut-il mieux changer ses désirs, ou l'ordre du monde ? Faut-il photographier l'enfant devenu monstre et cesser de perpétuer une vision hypocrite ou faut-il essayer de changer la situation ? Quoi qu'il en soit, le hiatus entre la réalité et l'image est intéressant. Je pense que je vais m'intéresser à la chose ce printemps... Photographier la monstruosité de l'enfance est une chose. Saisir sur les rouleaux son adultération en est une autre. Voilà quelques temps déjà que je ne m'attendris plus devant nos petits monstres. Mais les photographier continue à me plaire, alors pourquoi bouder ses envies ?

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