lundi 24 septembre 2007

A propos d'un problème de mécanique...

Juillet 2007,
Mosquée de Xi'an (Province du Sha'anxi), Chine.


Que voyons-nous lorsque nous photographions des enfants ? Dans le visage de cette fillette la belle et ravissante jeune femme que nous aurions pu courtiser ou qui aurait pu nous faire souffrir si nous étions nés quelques années plus tard ; Dans cette enfance miséreuse mais souriante, le soulagement d'avoir échappé à ce que nous ne connaîtrons jamais et ce à quoi nous compatissons sans nous questionner sur le bien-fondé de notre réaction ; Dans ces jeux atendrissants et bruyants, les restes de notre propre enfance, celui de la progéniture que nous convoitons pour nous-mêmes. Le poncife par excellence qui vient à l'esprit du photographe lorsqu'on l'interroge sur le pourquoi de sa passion pour les enfants, est généralement de lâcher un "oh ben je photographie l'innocence, la pureté, la simplicité, la jeunesse". S'il est vrai que la spontanéité caractérise les gosses devant l'objectifs (demandez donc à un adulte d'être troublé par l'objectif de votre appareil tout en restant naturel et il ne vous restera pas grand monde à l'appel...), j'émets en revanche de sérieux doutes sur l'innocence présumé des nos charmants bambins. Je ne cache pas que j'ai une certaine prédilection pour la prise de vue des mômes, mais je crois que, comme en toute chose, il est important de le faire en ayant les idées claires.

Photographier des enfants est un exercice d'école : comme expliqué précédemment, les enfants ne s'offusquent pas d'un étranger qui les photographie. Ce dernier intrigue, effraie, mais il n'est pas source de scrupules psychologiques ou métaphysiques chez l'enfant. Pourquoi ? Parce que l'enfant ne préjuge pas du résultat de la photo, pas plus qu'il n'envisage un instant les usages dévoyés qu'on peut faire d'une photo à des fins malsaines ou malintentionnées. Pour peu que l'on se contente d'une photo à l'arraché, j'ajouterai même qu'à l'instant t + 10 secondes, l'enfant a déjà oublié qu'il a fait l'objet d'une prise de vue. Pour le dire simplement, ce qui effraie, perturbe ou indispose l'enfant, c'est le photographe, pas la photographie. L'intru c'est lui... pas ce qu'il fait. En comprenant cela petit à petit (mais peut-être me trompè-je), j'ai fini par comprendre également d'où venait cette capacité, en propre aux seuls mômes, à rester naturel même dans le trouble. Là réside aussi l'explication à l'intérêt que la communauté photographique nourrit à l'endroit des enfants : non seulement le gosse ne vous juge pas au moment où vous repartez avec son portrait sous le bras, mais en plus, il saura rester naturel dans son étonnement jusqu'au bout, et, comble du bonheur, sa réaction (naturelle malgré la surprise ou le malaise qu'il éprouve) est toujours imprévisible. Tous les ingrédient d'un portrait réussi à tout coup sont réunis dans le bout de chou : de la spontanéité et de la pose. Quel luxe pour le photographe...

Je ne dis pas qu'il est facile de réussir les portraits d'enfants : techniquement, essayez donc de saisir sur le vif cette bonne humeur naturelle qui les fait danser lorsque vous n'avez qu'un boîtier manuel et une pelloche de 125 ASA tandis que le soleil se couche... Je tiens juste à préciser que pour qui se focalise sur le résultat en termes de sujet traité, le portrait d'enfant a peu de chance de déplaire au public parce qu'il restera toujours sur la photo ce que nous voulons voir de lui : un être vivant débridé que la photo a délicieusement troublé (au point de lui rendre tout son naturel en le faisant se troubler... etc... etc... vous suivez le raisonnement). En gros, une photo d'enfant techniquement ratée, c'est TOUJOURS et quand même une promesse de réconfort lorsqu'on aura les tirages dans les mains : la composition, le cadrage et l'exposition peuvent être à chie..., restera toujours le charme d'avoir capturer sur un bout de pelloche un électron libre - ou l'illusion qu'il en est un. Et je mentirai en niant que ce qui m'intéresse dans ces visages d'enfants, ce n'est pas aussi la compensation morale qu'ils m'apportent lorsque je pleure sur ma pauvre maîtrise technique en me disant : "pas grave, l'image est efficace en termes d'émotions suscitées".

Tout ceci suffirait fort bien à nous expliquer pourquoi nous prenons les enfants en photo et pas sur nos genoux s'il n'y avait pas autre chose de beaucoup plus dérangeant : en général, toute activité devenue trop facile, finit par se lasser... "à gagner sans mérite, on triomphe sans gloire" etc... etc... Mais avec les enfants, cette lassitude ne vient jamais. Vous pouvez amasser des centaines de clichés d'enfants tirant une tronche dégoûtée en soufflant leurs bougies d'anniversaire, l'effet restera intact. Alors pourquoi ? Comment ce fait-il que malgré les pleiades de photos que nous avons déjà de toutes les expression possible d'un visage enfantin, le charme continue d'agir ? C'est une question qui m'a vraiment posée problème quand je me suis aperçu que mes tirages se ressemblaient étrangement dès lors qu'il s'agissait de portraits. Nous en avons assez plus qu'assez en quantité, mais nous continuons à shooter de l'enfant. Je n'ai pas de réponse ou de leçon à donner à qui que ce soit - après tout, s'émerveiller devant le même bambin, surtout quand c'est le nôtre, c'est assez légitime... Mais ma réponse cette question est un peu différente et risque d'en déranger certains. Si la photographie d'enfant conserve un attrait dont l'éclat ne se ternit jamais, ce qu'elle est un art de la cruauté. Cruauté de l'enfant d'abord : même s'ils n'ont pas toujours l'environnement familial pour leur fixer des bornes, passez donc devant une cours de récréation de maternelle et vous y aurez un concentré de m'échanceté gratuite à l'état pur. Cruauté du photographe, qui ne peut ignorer qu'il prend à son insu un être vivant, pourtant doté d'une conscience sans que celui-ci ne puisse s'opposer à sa volonté (la photo comme acte de puissance, vous voyez un peu le genre, non ?). La cruauté des intentions prenant en photo la cruauté intentionné d'un être qui ignore pourtant tout cette délicieuse mise en abîme d'un des sentiments les plus trouble de la nature humaine.

Démiurgique ou pas, acte de puissance ou pas, je préfère être conscient de ce qui m'anime lorsque je nourris une lubie en photographie. Nul ne vient sonder les profondeurs de mon âme lorsque mon regard vagabonde. Mais la photo, elle, laisse une trace à laquelle on peut prêter des intentions fort éloignées de la réalité. Alors autant être honnête : beaucoup ne seront pas d'accords, mais j'ai fini par me persuader qu'il y avait quelque chose de pas toujours très net dans la photo d'enfants. Et je ne cache rien de ma fascination pour cette inhérente cruauté qui touche au monde de l'enfance : comme aurait dit les autres, "les histoires d'enfants finissent mal, en général" ; je tenais juste à préciser dans ces lignes qu'il est également rare qu'elle commencent bien. Mais les adultes sont très doués pour les jeux cruels avec les enfants et finissent toujours pas leur faire porter le chapeau en invoquant les tours pendables ou l'indélicate franchise de leur progéniture. Ainsi me consolé-je et me rassuré-je hypocritement de cette fascination pour le jeu cruel qui consiste à tirer le portrait des gosses, en me disant que, décidément, Carver avait sans doute raison en écrivant que nous avons un problème de mécanique à l'endroit des mômes et qu'il doit manquer un ou deux boulons à la nature humaine quand il s'agit de savoir comment agir avec eux. On ne peut pas continuer sans fin à s'émerveiller inconditionnellement devant les photos d'enfants sans en payer le prix à un moment : que les gamins nous fassent perdre les pédales s'entend aussi au sens de dérailler...

"Il continua à empiler ses affaires dans la valise.
_ Salaud ! poursuivit-elle. Je suis contente que tu t'en ailles. (Elle fondit en larmes). Tu n'oses même plus me regarder en face, hein ?
Soudain elle remarqua la photo du bébé sur le lit et elle s'en empara.
L'homme la regarda, elle s'essuya les yeux et le fixa avant de tourner les talons pour retourner au salon.
_ Rapporte-moi ce que tu as pris, dit-il.
_ Contente-toi d'emballer tes affaires et fiche le camp, lui lança-t-elle.
Il ne répondit pas. Il serra les courroies de la valise, enfila son manteau et jeta un coup d'oeil à la chambre à coucher avant d'éteindre la lampe. Puis il se rendit au salon.
La femme se tenait à l'entrée de la petite cuisine, le bébé dans les bras.
_ Je veux le bébé, déclara-t-il.
_ Tu es fou ?
_ Non, je veux le bébé. J'enverrai quelqu'un prendre ses affaires.
_ Tu ne toucheras pas au bébé.
_ L'enfant s'était mis à pleurer et elle écarta un peu la couverture qui lui entourait la tête.
_ Là, là, tout doux, murmura-t-elle.
L'homme s'approcha d'elle.
_ Pour l'amour du ciel, laisse-nous ! dit-elle en reculant vers la cuisine.
_Je veux le bébé.
_ Fiche le camp d'ici !
Elle fit volte-face et essaya de planquer le bébé dans un coin, derrière la cuisinière.
Mais l'homme la rejoignit, tendit le bras par-dessus le réchaud et ses mains agrippèrent l'enfant.
_ Lâche-le ! ordonna-t-il.
_ Fiche le camp ! Fiche le camp ! hurla-t-elle.
Le bébé cramoisi étouffait de sanglots. Dans la bagarre, ses parents renversèrent un pot de fleurs accroché derrière la cuisinière.
Il coinça sa femme contre le mur et s'efforça de lui faire lâcher prise. Il se cramponnait au bébé et la repoussait de tout son poids.
_ Lâche-le, répéta-t-il.
_ Arrête ! gémit-elle. Tu lui fais mal.
_ Non, je ne lui fais pas mal.
Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre de la cuisine. Dans la pénombre, il essaya, d'une main, de desserrer le poing crispé de la femme, pendant que l'autre main accrochait l'épaule du bébé qui hurlait.
Elle sentit que le bébé s'éloignait d'elle.
_ Non, cria-t-elle tandis que ses doigts s'ouvraient.
Elle l'aurait ce bébé. Il le fallait. Elle lui saisit l'autre bras, lui encercla le poignet et tira en arrière.
Mais l'homme tenait bon de son côté. Sentant que le bébé lui glissait des mains, il tira à son tour, de toutes ses forces.
Et c'est ainsi que le problème fut résolu."

R. Carver. Parlez-moi d'amour.



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